‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 21 sur 210 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Ils s’avouent que le trône est chancelant, sa base reposant sur des prétentions ennemies et sur des bills contraires du parlement. Ils s’accordent à chercher sous le sable mouvant des circonstances le sentiment national comme un ferme rocher, afin d’y appuyer le droit dynastique.

Aussi quel concert, dès l’origine, entre Élisabeth et Cecil ! On sent qu’ils se sont entendus et qu’ils doivent compter l’un sur l’autre. — « Je vous ai fait mon secrétaire d’État, écrit la reine à cet homme éminent, pour que vous ayez la satisfaction de vous dévouer à moi et à mon royaume. Je suis convaincue que vous serez incorruptible et fidèle ; que sans aucun égard pour ma propre opinion, vous me donnerez les conseils que vous jugerez les’ plus salutaires; et que, si vous apprenez une chose qu’il soit nécessaire de révéler à moi seule, vous n’hésiterez pas. Je vous promets en retour un secret inviolable. »

Quels nobles accents et comme ils marquent bien chez Élisabeth tous les talents d’une reine ! Mais à côté des facultés positives, lucides et viriles, il y avait, chez la tille de Henri VIII, une fantaisie chimérique très-originale. Elisabeth avait un rêve d’amour romanesque. Elle badinait avec une fausse virginité. Elle repoussait comme grossière toute franche explosion du cœur. Elle réclamait un culte, un encens pour sa chasteté mensongère, comme si elle eût été « la déesse des forêts. » Elle aimait qu’on l’appelât de ce nom, ce qui no l’empêchait pas d’être coquette, elle qui pouvait peser les grandes affaires avec l’exactitude d’une balance en équilibre ou frapper ses adversaires avec l’aplomb d’une hache sur un billot! Oui, cette sérieuse Élisabeth avait besoin de favoris non moins que de ministres, et, quand elle eut Cecil comme reine, comme femme elle voulut avoir Robert Dudley.

l'ils du duc de Northumberland, Robert Dudley avait été emprisonné à la Tour pour complicité dans la conjuration qui plaça pour si peu de jours Jane Grey sur le trône. Lié avec

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Élisabeth dès l’adolescence, menacé avec elle après la conspiration de Wyat, captif avec elle, il était assuré de son tendre intérêt. Il ne s’abusait point. Elle ne l’eut pas plutôt aperçu au château d’Hatficld, qu’elle lui dit dans un entraînement involontaire : — « Sois le bienvenu, Robert; je puis maintenant faire bon visage à mon compagnon de la Tour. Car, ici et ailleurs, je ne suis plus ni chez mon père, ni chez mon frère, ni chez ma sœur, je suis chez moi. • 11 n’était pas timide, il n’avait pas de scrupules, et il aidera la fortune des deux mains. S’il n’est pas roi, ce ne sera pas sa faute, mais il sera tout ce qu’il pourra : — grand écuyer, chevalier de la Jarretière, ministre, comte de Leicester, baron de Denbigh, général en chef, et Élisabeth lui conférera par surcroît les seigneuries de Kenihvorth et de Chirk. Il portera tous les ordres de chevalerie des cours de l’Europe.

Robert Dudley fut toujours beau d’une beauté splendide, depuis la naissance jusqu’à la mort. Cette beauté fut l’étoile à la lueur de laquelle il attirait Élisabeth et la retenait. Dans ses portraits, il est vêtu d'acier, ou de velours, ou de soie. L’or et les pierreries étincellent soit sur son casque, soit sur son chapeau, soit sur sa toque, surmontés d’une plume de cygne, symbole hypocrite de la pureté de la reine d’Angleterre. Les cheveux, la barbe et les moustaches de Dudley étaient élégamment peignés et parfumés. Son front paraissait un peu grand, mais on s’y accoutumait, quoiqu’il fût sillonné au milieu de haut en bas. Son nez très-aquilin était aussi cruel que ses yeux étaient insolents. Sa bouche, même immobile, exprimait la ruse et la méchanceté. Toute là figure était immorale avec audace. Elle ne s’adoucissait et sa tête ne s’inclinait que devant la reine.

Il était nécessaire à Élisabeth tandis que Cecil était nécessaire à l’État. C’est avec Cecil qu’Élisabeth conversa le plus à llatfield. Elle agita pendant quelques jours avec lui les problèmes de son règne. Leur activité d’esprit à l’un et à l’autre

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fut prodigieuse. Confirmée dans scs instincts et dans ses plans par cette vaste et pratique intelligence analogue à la sienne, la reine fixa son départ pour Londres au 23 novembre. Son escorte fut d’une magnificence fabuleuse. Plus de quinze cçnts gentilshommes, grands seigneurs, évêques, magistrats, s’avancaient sur ses traces comme un fleuve à travers les foules de bourgeois, d’ouvriers et de paysans précipités d’un même cœur. Le peuple cédait à un mirage d’espérance, la noblesse à un mouvement chevaleresque. Presque tous aspiraient à un changement religieux, à un retour vers le protestantisme tel qu’il fleurissait sous Édouard VI. Beaucoup désiraient une meilleure fortune soit commerciale, soit militaire, soit politique. Tous les souhaits les plus multiples, les plus contraires, redoublaient l’exaltation universelle. Élisabeth ne les comblerait-elle pas tous?

Élle se reposa à Charterhouse, chez lord North, et trouva Londres plus avide encore que les comtés de voir sa souveraine. Elle se rendit par terre à la Tour. Les maisons étaient pavoisées de bannières, les pavés couverts de tapis, les murs cachés sous les tentures d’étoffes précieuses. En bas, en haut, dans les rues, aux fenêtres, aux balcons, les applaudissements éclataient. Les lords les plus illustres entouraient la reine qui, vêtue d’une robe de velours rouge, marchait au pas de sa haquenée blanche. Au milieu des riches costumes, des manteaux galonnés d’or et bordés de fourrures, on ne voyait qu’ Élisabeth dont la physionomie souriait de bonheur. De temps en temps elle saluait de la main et des transports nouveaux répondaient à cette courtoisie affectueuse de la reine. Elle ne fut jamais aussi belle que ce jour-là. Ce qui lui enflait le cœur, ce qui colorait ses joues, ce qui noyait ses yeux dans une ivresse inconnue, ce n’était pas l’amour, ce n’était pas la gloire, ce n’était pas l’orgueil, — c’était le pouvoir, le pouvoir dans toutes ses énergies, dans son intensité, dans sa plénitude. Élisabeth se sentait plus que la reine, elle se sentait l’idole de

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cette aristocratie étincelante, élite de l’Angleterre et du monde, l’idole de cette multitude qui remplissait Londres d’un tumulte de folle allégresse. Des tables étaient dressées dans les carrefours, la bière coulait, les musiciens chantaient et jouaient des airs nationaux, des feux de joie flambaient sur les places. Dudley lui-même dut être oublié, et c’est peutêtre durant ce trajet triomphal que la reine s'affermit dans la résolution de n’admettre jamais aucun homme au partage de son autorité.

Élisabeth arriva ainsi à la Tour dans un vaste courant de popularité. Elle n’entra point cette fois par la porte basse des traîtres, mais par la grande porte des rois. Ce fut aux abords de la chapelle qu’elle descendit de sa haquenée. Elle fit sur les marches de l’autel une fervente prière, puis elle prit possession des appartements destinés aux souverains. La Tour n’était plus une prison, elle était un palais pour Élisabeth. Robert Dudley animait de son zèle cet horizon jadis si sombre, maintenant si brillant. Il était fort assidu auprès de la reine, dont l’accueil était séduisant. On remarqua en elle à la Tour un accroissement de bienveillance pour Dudley, soit qu’elle se souvînt de leur mutuelle captivité, soit que cette soudaine exaltation lui communiquât plus de chaleur, soit qu elle eût besoin de se reposer du poids des affaires dans l’amour. Dudley fut l’hôte empressé d’Élisabeth et l’amuseur de ses promenades non moins que de ses soirées, tandis que les matinées et les après-dinées, elle était entièrement à Cecil qui la consultait, qui lui expliquait les questions, qui expédiait et qui recevait les courriers, qui tranchait ou qui dénouait les difficultés et qui concertait avec elle les délibérations du conseil.

La reine travaillait autant qu’elle se divertissait. Elle accepta la démission de l’évêque Heath et nomma h sa place garde des sceaux sir Nicolas Bacon, beau-frère de Cecil (±2 décembre 1558). Le même mois, elle ordonna de magni-

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