LIVRE II
évêque de Carlisle, consentit à se séparer de ses collègues et à officier, selon le rituel catholique, au couronnement de la reine. 11 accomplit ainsi la cérémonie avec pompe, à Westminster, en l’absence de tous les évêques d’Angleterre et de l’ambassadeur d'Espagne, qui témoignèrent par cette neutralité de leur mécontentement et de leurs craintes. Toute la Grande-Bretagne, au contraire, était ivre de joie et d’espérance. Les festins en plein vent, les illuminations et les représentations théâtrales recommencèrent dans tous les comtés. A Londres, les comédiens avaient dressé leurs tréteaux sur les places et la multitude battait des mains aux pièces, toutes composées pour la circonstance. Celle qui fut le plus applaudie était une allégorie politique et religieuse qui montre bien l’esprit du temps à cette date du couronnement (15 janvier 1559). Élisabeth apparaissait dans toutes les splendeurs de son costume royal. Elle s’avançait lentement et majestueusement, aux lueurs de sa couronne, à la rencontre d’un. vieillard vénérable, jeune pourtant d'une jeunesse éternelle sous ses cheveux blancs et malgré sa barbe blanche. C’était le Temps, le dieu du progrès humain, le destructeur, mais aussi le rénovateur infatigable des peuples, des dynasties, des institutions et des idées. Il offrait par l’intermédiaire de sa fille, la Vérité, une Bible à la reine, qui baisait avec respect le livre saint et qui disait avec attendrissement : « J’accepte ce livre. 11 ne me quittera plus ni le jour, ni la nuit, ni dans ma chambre, ni en voyage, ni sous le dais de mon trône, ni sous le chevet de mon lit. Je ne cesserai jamais de le feuilleter, car il est le livre de mon peuple. » Et la foule, auprès, au loin, trépignait, bondissait, hurlait de plaisir.
Heureuse de ces manifestations presque universelles, mais irritée de l’hostilité des évêques, des intrigues de la France, de l’Espagne et de Borne, Élisabeth se recueillit dans de nouvelles méditations et multiplia au fond de la Tour qu’elle habitait alors ses conférences avec Cecil.
histoire d’élisabeth d Angleterre
C’est à la Tour, dans ce donjon féodal le plus sinistre du moyen âge, dans cet empire lamentable de l’agonie et de la mort, où le sceptre devenait une hache, où le bourreau était plus roi que les rois; c’est dans ce monument infernal de la tyrannie qu’Élisabeth essaya d’achever avec Cecil, en la burinant fortement, l’esquisse de sa politique crayonnée à Ilat- Picld. Cette princesse qui avait, malgré les adulations traditionnelles, les instincts dissolus et violents de son père, avait aussi une sagesse admirable qui triomphait parfois dé ses passions. Des hauteurs de l’antiquité où elle cherchait ses exemples, Cecil l'attirait plus bas, loin de Solon et même de Dracon, dans les labyrinthes souillés de Machiavel, dont il approuvait les maximes en les modérant. Élisabeth, néanmoins fidèle à elle-même et aux anciens, se montra sous ces voûtes lugubres où elle avait été captive une femme d’État, quelquefois dépravée, mais le plus souvent honnête à force d’être judicieuse.
L’Angleterre était lasse d’orages. Les roses de Lancastre et d’York avaient été noyées dans le sang des guerres civiles. Les cruautés de Henri Vlll et les réactions de Marie avaient comblé la mesure des iniquités. L’île des tempêtes avait besoin de respirer entre ses grèves désolées. Élisabeth, qui avait vu sa mère immolée sur le billot, qui avait été prisonnière aussi et menacée du même échafaud ; Élisabeth qui avait beaucoup souffert, qui se connaissait et qui connaissait sa natiqn, se promit de réaliser ce que tous désiraient : la paix et la richesse.
La grande pensée de la fille de Henri Vlll, le fond de sa politique et de la politique de Cecil, la sollicitude constante, presque unique du règne, ce fut la stabilité d’un trône contesté: L’héritière de Marie se fera adopter de l’Angleterre et maudire du saint-siège. Elle rétablira le protestantisme. Accusée d’illégitimité par l’Église de Rome, [elle puisera et rajeunira sans cesse sa légitimité dans le cœur de son peuple.