‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 27 sur 210 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

forme qui change en christianisme le paganisme et qui est à la renaissance ce qu’est le devoir à la fantaisie, la foi au doute, l’immortalité au néant. Elle avait été, la renaissance, l’explosion effrénée de la nature comprimée par les siècles accablants du moyen âge. La réforme naquit de cette licence, suscita la règle, le sentiment divin, l’héroïsme, le martyre, de telle sorte que les bacchanales menèrent aux échafauds. Dans ce mélange charmant et pathétique de la flûte de Pan et de la hache du bourreau de la Tour, dans cette églogue de Virgile achevée sur le billot d’une tragédie prochaine de Shakspeare est l’empreinte originale, la forte saveur, le sombre éclat du règne d’Élisabeth.

La religion anglicane fondée par Henri VIII, rétablie par sa seconde fille, cette religion de cour eut des docteurs et des prédicateurs admirables, des théologiens presque philosophes: Hooker, John Haies, Jeremy Taylor. Une telle religion, favorable à la poésie, aux arts, à la culture intellectuelle, moralisait les classes élevées, mais scandalisait le peuple.

Pour vaincre la renaissance païenne, les vices des grands, les mœurs monstrueuses de Jacques I", les voluptés dcsStuarts, moins féroces et plus débauchés encore que les Tudors, il n’y avait rien comme le puritanisme. La réforme devint d’une austérité farouche. Calvin,- le docteur de la prédestination, remplit par ses livres les durs cerveaux anglo-saxons de terreurs surnaturelles. Les paysans et les bourgeois maudirent les abominations et les blasphèmes des cavaliers. Us iront plus loin. Us ne se rassureront eux-mêmes qu’en transformant la famille, les institutions, le gouvernement. C’est le puritanisme qui enfantera la révolution. II gronde déjà sous Élisabeth. Le règne d’Élisabeth et le règne des Stuarts avant le règne des puritains,— c’est la fête, puis l’orgie, avant la Trappe, une Trappe anglaise, hérétique et sanguinaire.

Les puritains étaient des violents. Que ne feront-ils pas? Du reste, qu’on juge par deux petits actes des modérés de ce

siècle. Il s’agit de Walter Raleigh et de Philippe Sidney, des poètes et des héros. — Raleigh ayant réprimandé un de ses lieutenants qui avait manqué de décision, ce vieux marin, navré des reproches terribles de son amiral, se tua le jour même de désespoir. — Et Sidney, lui, écrivant comme Raleigh parlait, mandait à un desolïiciers de sa famille qui avait été indiscret à. son égard : « Monsieur, si j’apprends jamais que « vous ayez lu une de mes lettres sans mon consentement ou « sans l’ordre de mon père, je vous planterai ma dague dans « le corps ; et comptez-y, car je vous le dis sérieusement. »

Voilà les modérés de la politique et de la vie privée. Encore une fois où n’iront pas lespuritains, qui sont les fanatiques dans l’ordre de la religion? Élisabeth qui les redoutait prenait ses précautions contre eux par sa sagesse et par le culte anglican.

Le prêtre qui servit le plus ce culte, et qui fut le Cranmer d’Élisabeth, n’est autre que le docteur Parker. Elle l’investit de la dignité de primat en l’instituant archevêque de Cantorbéry. Cet ancien chapelain d’Anne Boleyn, ce précepteur religieux d’Élisabeth enfant devint tout naturellement le grand casuiste d’Élisabeth reine. Il l’encouragea dans la lutte contre Rome; mais ce qui la soutenait dans cette lutte, c’était moins la théologie que la politique. Elle croyait consolider la sécurité dans son île en repoussant le pape qui, par l’imbécillité des princes, agite le monde où ne devrait pas être son royaume. Bien plus, Elisabeth fondait son propre trône, car plus elle proscrivait le pontificat romain, plus elle flattait et conquérait l’Angleterre. Fille de Henri VIII, elle n’avait aucun remords de sa guerre à la papauté, ce pouvoir formidable par les fantômes qu'il soulève devant les faibles. Élisabeth, elle, était forte, et les fantômes s’évanouissaient aux clartés de sa raison. Elle les regardait en face à la lumière, et ils décroissaient, s’effacaient, ne laissant pas plus de trace que l’ombre de la nuit, après les rayons du matin.

Parker animait encore Élisabeth. Il était irréconciliable avec

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