‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 28 sur 210 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Rome. Il avait gardé, comme Spartacus, un bout de chaîne de l’ancienne servitude : c’était un petit recueil de bulles qu’il relisait afin de s'affermir. 11 serrait alors plus énergiquement le glaive de la réforme. Sous sa mitre anglicane, c’était un homme d’une rare distinction. 11 avait le menton carré d'un Anglo-Saxon, la bouche grande d’un orateur, les joues rigides, les yeux vifs, le front hardi d’un novateur, l’oreille fine d’un confesseur, la physiononiie d’un controversiste libre, avec ce mélange heureux d’audace, de réserve, de gravité, d’enjouement qui séduit et qui impose, avec une grâce singulière de prêtre affranchi et pourtant respectueux.' Ce qui est regrettable, c’est que cet ami de la philosophie et des lettres, après avoir souffert la persécution, l’infligea. 11 n’eut pas toujours la magnanimité de la tolérance.

11 fut, dès 1559, l’arbitre des choses religieuses, comme Robert Dudley le fut des plaisirs de la cour, comme William Cecil l’était de la politique. Loin cependant qu’ Élisabeth abdiquât, sa haute personnalité dominait ces diverses personnalités. Même quand elle cédait, et elle ne cédait pas toujours, elle leur faisait sentir sa griffe.

Le docteur Parker, son primat, par exemple, ne la contraignit pas à renoncer au crucifix dans les cathédrales et dans les chapelles sans s’attirer de dures répliques. Elle en garda un dans son oratoire pendant de longues années, moins par piété que par obstination. Elle avait pris son rôle au sérieux. N’étaitelle pas la vestale et le pontife d’Albion? Elle supportait difficilement la contradiction ; mais une raillerie répétée, elle l’eût châtiée cruellement. Un grand seigneur avait dit, le lendemain d’un bal de cour : « Hier, j’ai entendu le pape de notre Église jouer de l’épinctte et je l’ai vu danser une sarabande. » Élisabeth, qui connut la plaisanterie, manda par lord Ilunsdon au coupable qu’il ne recommençât pas, ou qu’au lieu d’ épinette elle lui réservait une hache et qu’elle lui ferait danser une sarabande avec le bourreau de Londres.

HISTOIRE D'ÉLISAUETH d'aNGLETERRE

Telle était l'humeur de la reine. Cette reine altière ne se montrait pas du reste intraitable ; elle finissait par écouter la raison, si on lui en parlait le langage avec déférence. Parker avait bien soin de ne pas* la blesser. C’est par la persuasion qu’il la fléchissait* k ses conseils. Après la suppression des crucifix, ce fut le tour dc£ autels. Élisabeth y était fort attachée. Et cependant ils étaient une anomalie flagrante, depuis l’évolution récente de l’eucharistie. Un autel en effet suppose le renouvellement du sacrifice du Calvaire, ce renouvellement à l’infini, aussi souvent qu’un prêtre dit une messe. Or, où il n’y a point de sacrjflce, mais seulement la pensée, le souvenir du sacrifice, il ne doit point y avoir d’autel. Élisabeth aurait peut-être résisté à cette logique du docteur Parker. Pour la décider, Cecil lui insinua que cette persistance dans les usages romains était un scandale pour beaucoup. C’était IA une considération politique. La reine l’accueillit donc, quoique avec dépit, et elle remplaça les autels par les tables de la communion.

Elle ne consentit jamais k introduire plus de simplicité dans les ornements de l’église et dans les vêtements des prêtres. Elle n’autorisa point par une loi les mariages ecclésiastiques. Elle refusa de valider l’acte d’Édouard VI qui réglementait ces mariages. « Le clergé, disait-elle, peut être satisfait : c’est bien assez que je ferme les yeux sur un pareil abus. » Les ministres protestants, au contraire, étaient exaspérés. Sands écrivait k Parker : « La reine par cette conduite veut rendre nos fils et nos filles illégitimes. » — « Elle fait tout ce qu’il faut, s’écriait avec plus d’amertume encore un autre pasteur, pour faire de nos enfants des bâtards comme elle. » Les familles des simples prêtres et même des évêques furent obligées d’avoir recours k des bills individuels de légitimation pour assurer leur état civil.

Élisabeth ne savait pas se réprimer sur le mariage. Elle le blâmait fantasquement en général. Dans la sphère sacerdo-

Page 1