LIVRE I
déchéance de la princesse Élisabeth plus que jamais, bâtarde.
Heureusement, en dépit de la fortune, elle eut le don de se faire des amies et presque des providences, de ses marâtres et de ses gouvernantes. Elle écrivait de jolis billets aux femmes successives de son père. Et lui, le roi, elle le cajolait avec beaucoup d’art. Elle exerçait sur lui tantôt une persuasion, tantôt un ascendant. Il lui trouvait de l’esprit et de l’intelligence. Elle flattait son amour-propre. « C’est une enfant fort « avancée, mandait lady Brian à lord Cromwell dans une « lettre de 1537. Les dispositions de cette petite fille de quatre « ans sont tellement aimables, que je n’en ai jamais rencontré « de pareilles dans ma vie. Que Dieu lui conserve la santé ! « J’espère qu’aux fêtes prochaines, s’il plaît au roi de la faire « venir pour un jour ou deux, elle sc comportera d’une « manière convenable à la dignité de Sa Majesté et à la sienne. « Ensuite elle reviendra prendre son régime simple et calme. »
La princesse était alors au château de Ilounsdon près de Londres. Elle y grandit en science et en sagesse. A la mort de son père, en 15&7, elle avait quatorze ans. Edouard, qui devint, roi, n’en avait que dix, l’âge de Jane Grey.
Cette jeune cour, en dehors des ambitions terribles de la politique, fut une académie érudite, littéraire et religieuse. L’Angleterre se modela par l’éducation vigoureuse de la renaissance sur l’aristocratie. 11 y eut surtout le mouvement fécond de la réforme, et c’est ce mouvement dont les évolutions suscitèrent tant de talents supérieurs et même ces deux génies transcendants, Shakspcare et Bacon, pour l’illustration incomparable du plus grand règne futur de l’île sous une femme.
Élisabeth, qui devait être cette femme, fut une des merveilles de la cour d’Édouard. Elle excellait dans les adresses de la main, et, soit ses tapisseries, soit ses broderies étaient admirées comme des chefs-d’œuvre.
Elle dessinait bien, chantait mieux, apprenait les langues
anciennes, les parlait et les écrivait dans la perfection. Elle ne savait pas l'hébreu, mais le grec et le latin ne l’embarrassaient pas plus que le français, l’italien ou l’espagnol. Elle faisait même des vers assez harmonieux et la poésie ne lui tenait pas toujours rigueur. 11 est vrai que son intelligence la ramenait à l’observation des hommes et de leurs annales. Les révolutions des peuples, les passions de la politique la sollicitaient sans cesse et elle entreprenait avec un goût très-vif les lectures les plus sérieuses. Elle étudia profondément la géographie, les voyages, l’histoire, la diplomatie, toutes les causes variées de la prospérité et de la chute des gouvernements.
Dès cette époque, Élisabeth était accessible h l’amour. Thomas Seymour la fascina. Elle le pleura sous Édouard. Sous Marie, qu’elle rendit jalouse, elle fut adorée de Courtney, comte de Devonshire, et elle ne resta pas indifférente à scs transports.
Il paraît certain que cette princesse et le comte, malgré leurs dénégations et le soin qu’ils eurent de ne laisser aucune preuve matérielle contre eux, avaient été informés de la conspiration de Wyat. Au fond, le but de l’insurrection était, pour le plus grand nombre des conspirateurs, l'élévation d’Élisabeth sur le trône et son mariage avec le comte de Devonshire. La mort de la reine Marie était décidée irrévocablement. Trois dépêches d’Antoine de Noailles, les dépositions du duc de Suffolk, de William Thomas et de quelques autres prisonniers dévoilent les plans des conjurés.
Courtney enfermé à la Tour, transporté ensuite à Eotheringay, puis exilé, expira presque subitement à Gand, dans l’année 1555. On soupçonna Philippe II d’avoir eu, recours au poison. 11 craignait, si la reine malade venait à succomber, que le comte de Devonshire, dont Élisabeth était éprise, ne fût un obstacle au dessein qu’il avait d’épouser cette princesse.