LIVRE III
comme à là première apparition de sa souveraine, lui offrit un buffet d’argent. La reine, qui était aussi avide de présents que de louanges, s’en retourna dans la môme pompe à Greenwich, très-charmée de ce souvenir. Le comte d’Arundel n'était pas seulement un sujet dévoué et chevaleresque, il se posait en prétendant discret. Il avait pour rivaux sir William Pickering, Robert Dudley et quelques autres lords qui aspiraient mystérieusement à épouser la reine vierge. Chacun d’eux avait pour devise : Di/iV/o, taceo.
Élisabeth était enchantée de tant d’amour et de tant de respect. Cette Circé était une femme étrange, d’une vanité prodigieuse, d’une vanité sans fond et sans mesure, toujours insatiable. Elle ne voulait aucun de ses adorateurs pour mari, mais de tous ceux qui s’efforçaient de lui plaire, celui qu’elle préférait hautement, c’était Dudley. Elle le distinguait avec tant d’imprudence qu’elle se compromettait pour lui. On la blâmait, soit en Angleterre, soit en Europe, de son aveuglement.
Le comte de Sussex, dont les mains n’avaient jamais rien dérobé et donnaient sans cesse, dont le cœur intrépide n’avait jamais eu peur, méprisait Robert Dudley prodigue du bien public, avare du sien, peu militaire d’ailleurs, excepté dans une revue, hautain, dissimulé, perfide, chargé d’iniquités, exempt de remords, imperturbable dans le mal, de beaucoup d’hvpocrisie et d’aucun scrupule. II haïssait surtout un tel ambitieux, le loyal Sussex, de ce qu’il ne se contentait pas d’être favori, et il déclarait, tout en excusant la reine, que les lords et lui réprimeraient bien en Dudley l’ardeur ou plutôt l’insolence de régner. Les Anglais de toutes les classes redoutaient autant le mariage d'Élisabeth qu’ils le désiraient naguère. Car ce n’était plus un prince qui se montrait à l’horizon comme chef de dynastie, c’était Robert Dudley que ni les lords ni Sussex, malgré leur indignation, ne pourraient précipiter si la reine continuait d’en être follement éprise.
Les bruits qui couraient l’étranger n’étaient pas meilleurs.
histoire d'élisabeth i>’anoleterre
Chaloner, un adroit diplomate, un brave soldat et un bon poète, transmet à Cecil son ami les rumeurs d’Allemagne. « Je les liens pour calomnieuses, dit-il, mais une jeune prin- « cesse ne saurait trop observer ses actions et sa contenance ; « elle ne saurait trop s’abstenir de marquer plus de sensi- « bilité à l’un qu’à l’autre de ses courtisans. » Cette lettre de Chaloner est de 1559; en 1500, les appréhensions s’accrurent. L’obstacle entre Élisabeth et Robert Dudley disparut soudain. Susscx pressentait-il vaguement dans ses menaces contre Dudley que cet aventurier de la flatterie s’exposerait au plus terrible des anathèmes?
Tout à coup on répandit que lady Dudley, de la maison de Robesart, était morte subitement dans le comté de Rerk, à Cumnor-House. C’était un château solitaire où elle avait été reléguée. Elle y était prisonnière, sous la tyrannie brutale de deux vassaux de Robert Dudley, des hommes à tout faire. Quand on les interrogea sur cet événement, ils répondirent que milady était tombée de l’une des marches supérieures du grand escalier et qu’elle avait été tuée roide dans cette chute. Personne ne cnit à- leur innocence, ni à celle de Robert Dudley. Il n’v eut qu’un cri contre eux. Cependant l'affaire ne fut pas poursuivie. Thomas Lever, chanoine de Coventry, demanda en vain une enquête sur ce qu’il appelait un assassinat. Cecil examina l’accusation et il écrivit plus tard ces mots : « Il est déshonoré par la mort de sa femme. » Néanmoins Leicester ne fut pas inquiété. Le conseil ne s’émut pas. La justice resta sourde et muette. Presque tous tremblèrent devant l’influence de Dudley. Il avait raconté à la reine comme un accident ce qui était sûrement un crime, et la reine en avait été heureuse. Sussex seul eut. osé alors affronter Dudley devant Elisabeth, mais il dédaigna de le dénoncer.
L’impunité de Robert Dudley dure encore. Elle a même été allégée par sir Walter Scott. Ce. grand écrivain, dont le seul malheur est de n’avoir pas adopté tout entière soit la vérité,