‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 33 sur 210 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

soit la fiction ; ce poëte merveilleux dans un genre faux qu’il a illustré sans le légitimer, car le roman historique ne vaut pas mieux que l’histoire romanesque; cet Homère écossais, le plus vaste génie épique des temps modernes, malgré ses défauts, a jugé bienséant d'amnistier presque dans Kenihvortli Robert Dudley. Il a fait peser tout l’odieux de l’attentat de Cumnorllouse sur d’obscurs complices. Et cependant ils n’avaient qu’exécuté, c’est Dudley qui avait ordonné. Je ne puis, quelle que soit mon admiration pour sir Walter Scott, partager son indulgence, et je dois à ma conviction de restituer sur la tombe de Dudley le nom de bourreau. C’est lui qui est le grand coupable. Les innombrables vraisemblances qui naissent de son caractère dépravé, de son intérêt, des mémoires, des témoignages contemporains, de l’opinion publique unanime, sont aussi des preuves. Mon devoir est de les constater et je les constate. Leur évidence ne monta pas, du reste, des habitants du Berkshire, des magistrats et des ministres jusqu’il Elisabeth. Elle n’aurait pas ajouté foi à des suggestions hostiles. Délivrée d’une rivale, n’importe comment, elle en aima davantage son favori.

Le meurtre de lady Dudley avait été commis en 15G0 ; en 1561, Elisabeth ne se possédait plus. Son masque lui tombait ii tout moment du visage. Cette fanfaronne de virginité était vaincue par la passion. Elle oubliait sa renommée. Elle était un peu la fable de sa cour, de l’Angleterre et du inonde. Melvil et Bircli à différentes époques insinuent beaucoup et donnent beaucoup à. deviner. La marquise de Winchester retrace d’un pinceau ardent la licence de la haute noblesse et d’Elisabeth. A la date où nous sommes, en 1561, l’évêque d’Aquila, ambassadeur d’Espagne ît Londres, est d’une précision foudroyante. Il annonce ii Philippe II que « la reine vit avec Robert Dudley. » C’est le sentiment général. Élisabeth, qui n’ignorait pas les médisances dont elle était environnée et qui voulait les transformer en calomnies, montra, un jour,

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à l’évêque d’Aquila la disposition do sa chambre à coucher, afin, dit-elle au prélat, de dissiper les soupçons que les méchants répandaient contre elfe. Bientôt après, ajoute l’évêque espagnol, cet argument très-faible manqua à la reine. Car, trouvant humide l’appariement de Dudley situé au rez-de-chaussée du château, elle lui en assigna un par bonté à côté du sien. Les dépêches de l’évêque d’Aquila et les lettres de la marquise de Winchester, conservées dans les archives de Simancas, ne sont pas les seuls documents qui attentent â la chasteté dérisoire d’Élisabeth. Il y en a d’autres que nous indiquerons rapidement à mesure qu’une chronologie implacable les marquera sur notre route avec l’exactitude d’une pendule. Telle était du reste l’immoralité, que l’on était bien plus choqué d’une sincérité inconvenante que d’une perversité habile. La belle Françoise de Suffolk, mère de Jane Grey, était morte au mois de décembre 1559, mariée à un homme qu’elle aimait. Cet homme, du nom de Stoke, était son écuyer, son Robert Dudley moins brillant que celui de la reine. On le lui aurait passé comme amant, mais elle l’épousa et l’indignation fut universelle. Stoke était à Dudley ce qu’est un gentilhomme à un grand seigneur. On ne pardonna ni à lui, ni à elle d’avoir eu le courage de leur amour. Cette prude reine et cette prude nation, si bien faites l’une pour l’autre, étaient, plus éprises de blason et d’argent que de vertu.

L’année 1561 fut le vestibule du drame anglais, le plus original, le plus profond, le plus pathétique de tous les dramesdu monde entier. Je n’en excepte aucun, ni dans la durée des âges, ni dans l’étendue de toutes les contrées de la terre.

Le génie anglais respirait. Son orgueil avait secoué l’autorité du pape, sa politique avait extirpé les moines, et la réforme satisfaite d’Élisabeth, une reine protestante, se développa dans sa force.

Les fermiers et les marchands qui, sous Henri VIII, n’avaient que des masures pour demeures, que du chaume pour lits.

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