LIVRE nr
que des bûches pour traversins, que de l’argile pour parquet, échangèrent peu à peu tout cela contre un confortable intelligent et montèrent insensiblement les degrés du nécessaire dans les mômes proportions que les lords les degrés du superflu. La civilisation s’accrut et déborda. Les arts fleurirent. L’agriculture, le négoce et la marine créèrent une colossale aisance. Le théâtre naquit de cette prospérité, et les plaisirs de l’esprit couronnèrent les plaisirs matériels d’un rayon de poésie.
Thomas Sackvillo, cousin d'Elisabeth, fit représenter à Wite— Iiall, le 18 janvier 1561, Gorboduc sous le titre de Feire.r et Pmre.r. C’est la première tragédie britannique. Elle est fort régulière, pure de bouffonnerie, de comédie môme, écrite en vers blancs et divisée en cinq actes. Sackville eut pour collaborateur Thomas Norton, pour auditeurs les lords, les grandes dames et la reine, en un mot, Élisabeth et sa cour. Les deux poètes s’étaient inspirés de Sénèque, le seul tragique ancien qui leur fût connu. Le sujet était national. Gorboduc est un roi breton. Il donne à chacun de ses fils h'errex et Porrex la moitié de ses États. Ces frères ennemis se battent. Le plus jeune égorge l’aîné et il est poignardé par leur mère. Le peuple en fureur massacre dans leur palais le roi Gorboduc et son implacable femme. Toute cette race d’Atridcs barbares disparaît dans le sang. Voilà certes de la tragédie. Aussi l’impression fut immense, électrique. Le style de Sackville et de Norton manquait de naturel et de grâce, mais il était saisissant. Un vent d’orage, le pathétique, passa sur l’Angleterre et l’emporta dans le tourbillon du grand art. La terreur et la pitié nées de l’histoire envahirent le théâtre.
Les imaginations rêvent de tragédies. Kyd, Nash, Grune, Lodge, Marlowe sont fécondés par un souffle puissant ; ils préparent Ben Jonson, Beaumont, I’iechter et le grand Shakspeare. Gascoigne et Kinwelmerche imitent les Phéniciennes. d’Euripide et les publient sous le nom de Jocaste. Les dix
HISTOIRE d’ÉLKsABETH D'ANGLETERRE
tragédies de Sénèque sont travesties en anglais et jouées. Élisabeth favdrise ce mouvement et s’y mêle. Elle s’enchante de mythologie et d horreurs. Toutes ses résidences sont autant d’Arcadies où ses ministres, ses généraux se déguisent en dieux, ses dames d’honneur en déesses. Elle-même se métamorphose en Junon, le plus souvent en Diane. Elle revêt le costume d’une dryade pour traduire dans le même rhythme que Sackville l 'Hercule ut i mont Œta de Sénèque. Le manuscrit auguste est encore dans la bibliothèque bodiéienne. C’est une œuvre médiocre. Elle n’a d’autre mérite que d’être signée par Élisabeth et de se rattacher par l’intention à (ïorbodttc. La fille de Henri VI U essaya du moins d’ouvrir, à la suite de Sackville et de Norton, le firmament du théâtre à Shakspeare, cet astre éclatant de son règne. Elle semblait le deviner, mais elle ne savait et n’avait rien de lui. Très-remarquable dans la sphère du gouvernement, elle échoua dans les lettres. La inuse délicate et fière n’est point aux ordres même des princesses. Elle fuit les mains sanguinaires cl ne leur laisse qu’un lambeau de tunique. Elle s’envole dans le ciel, ou se complaît dans quelques retraites d’artistes dont elle ceint les fronts de diadèmes plus immortels que ceux des rois et des reines.
Élisabeth réussissait mieux en politique. Elle s’était félicitée du veuvage de Marie Stuart qui avait perdu par là sa couronne de France et à qui il ne restait plus que la couronne d’Ecosse. Marie, souhaitant de retourner à Edimbourg, demanda un sauf-conduit à « sa bonne sœur. • Élisabeth répondit qu’elle délivrerait volontiers ce sauf-conduit et même qu’elle sablerait les routes de l’Angleterre sous les pieds de Marie, mais à une condition : c’est que la reine d’Ecosse ratifierait le traité d’Edimbourg. On se souvient que l’une des clauses de ce traité imposait à Marie de reconnaître la royauté d’Elisabeth et d’effacer des écussons de France et d’Ecosse les armoiries britanniques.
Marie Stuart ne consentit pas à satisfaire Elisabeth. Sans