‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 35 sur 210 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

reprendre le blason contesté, elle redouta moins les dangers de l’Océan et de la flotte anglaise qu’une humiliation devant sa rivale. Elle se hasarda donc libre de tout engagement sur les flots houleux de la Manche avec deux de ses oncles et une élite de gentilshommes. Elle arriva par mer au port de Leith le 10 août 1561. Elle écrivit d’Edimbourg à Élisabeth. Alors commença entre les deux princesses un commerce de lettres où les perfidies et les noirceurs se succèdent et s’accumulent, où la haine, la jalousie, les ressentiments mortels bouillonnent sous une surface de bienveillance, où la politique s’entrecroise d’une colère de reines et d’une rage de femmes; Marie Stuart attentive soulever les catholiques d’Écosse et d’Angleterre contre Élisabeth ; Elisabeth plus passionnée encore à déchaîner les protestants d’Angleterre et d’Écosse contre Marie Stuart. Seulement la lutte était inégale. Le levier de la réforme était le plus fort. La reine d’Holyrood ne s’appuyait que sur une opinion privée et une minorité turbulente, tandis que la reine de Greenwich se fondait sur une opinion publique et sur une majorité aussi disciplinée que formidable.

Depuis que Marie Stuart n'était plus que la souveraine d’un petit État, Philippe II tranquille soutint cette princesse orthodoxe contre Élisabeth, la princesse hérétique, et cette intervention espagnole ne fit qu’exaspérer de plus en plus la fille vindicative de Henri VIII. Elle n’avait pas besoin de prétexte contre les catholiques. Ils étaient toujours frémissants. Élisabeth avait le droit de les contenir ; irritée par Marie Stuart et par Philippe II, elle les persécuta. Elle leur interdit la messe, les exclut des universités de Cambridge et d’Oxford, les destitua, les emprisonna, les déporta soit dans un comté, soit dans une ville. Elle les arracha au foyer domestique, les relégua dans la Tour de Londres ou dans d’autres cachots, confisqua leurs biens et tortura leur conscience. Moins barbare cependant que sa sœur aînée, Marie Tudor, qui tuait les protestants, Élisabeth ne tua point les catholiques ; mais elle

HISTOIRE d'ÉI.ISAQETH D’ANGLETERRE

les opprima et leur infligea toutes les peines, excepté la peine capitale. Nous l'en blâmons hautement, elle et ses ministres, surtout Cccil. Leur tort ne fut pas de réprimer, il fut d’aller au delà des répressions nécessaires. Nous acceptons certes le protestantisme et la liberté religieuse qu’il enracina dans le monde. Est-ce une raison pour applaudir aux crimes de Henri VI 11 et aux excès d’Elisabeth? Non; plus nous sommes dévoués à la grande cause du progrès humain, plus nous distinguons le bien et le mal dans les personnages éminents qui n’honorent pas toujours assez les idées qu’ils servent, — qu’ils ont fait quelquefois triompher.

Quoi qu’il en soit, les rigueurs d’Élisabeth suscitèrent de sourds complots dans l’ombre. Ses conseillers tremblèrent pour sa vie. Leur vigilance s’éveilla. (Ms. de Cecil.) Ils exigèrent de la reine plus imperturbable qu’eux des précautions personnelles, et, comme elle dédaignait ces précautions, ils l’y contraignirent. Ses vêtements nouveaux furent soigneusement dépliés et secoués, ses manches et ses fraises purifiées de tout parfum suspect. Tous les mets de sa table furent essayés. Elle fut suppliée de prendre trois fois par semaine des antidotes contre les poisons possibles. Les portes dérobées de ses palais furent soumises à une police intérieure et extérieure. Sa chambre fut gardée plus exactement encore par des femmes à elle, des huissiers, des gentilshommes et des chambellans. Robert Dudley se chargea spécialement du gouvernement minutieux de toutes les résidences royales, ce qui le mit plus avant et plus intimement auprès d’Elisabeth dans le secret de tous les lieux et de toutes les heures. Élisabeth, en permettant ces dispositions qui lui étaient agréables, eut l’air de céder pour le salut de l’Angleterre aux remontrances de Cecil et de ses plus graves hommes d’État.

Ce n’était pas assez pour elle de favoriser les protestants, de frapper les catholiques, de comprimer Marie Stuart, d’encourager tous les essors qui ne contrariaient pas ses plans de

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