LIVRE III
règne; il lui fallait conquérir les foules par des voyages successifs et prouver qu’elle n’était pas seulement aimable et chaste, mais habile et savante. La considération d’une princesse au seizième siècle tenait à tout cela. Voilà pourquoi elle eut l’intention de visiter l’université de Cambridge.
Elle avait été fort dure pour Catherine Grey, la sœur de Jane. Catherine avait épousé sans l’autorisation de la reine le comte de Hertford, fils du duc de Somerset. Pour ce prétendu crime, Élisabeth, en tyran de famille, condamna la malheureuse Catherine Grey à une prison étroite où elle mourut dans les larmes (1567 J. La fille d’Anne Boleyn fut moins inexorable pour les deux neveux du cardinal Polus, Arthur et Edmond Polus, qui avaient organisé une conspiration imbécile et à qui elle fit grâce de la vie.
De ces caprices brusques de cruauté et de clémence, Élisabeth passait comme Henri VIII à des caprices d’étude. En 1503, après la reddition du Havre, une peste terrible ravagea Londres. Le fléau emportait plus de mille victimes par jour.. La reine se retira à Windsor. Elle s’y remit au grec, au latin, non grammaticalement, mais littérairement. Elle approfondissait les grands écrivains. Elle finit par ne plus lire que la Bible et les Pères de l’Église pendant plusieurs mois. Elle se souvenait par moments qu’elle était pape et que l’un de ses devoirs était la théologie.
Bien que pape anglican, elle n’oubliait point qu’elle était reine et femme. Ses recherches religieuses ne la détournaient ni de la politique, ni même de la coquetterie, soit avec Robert Dudley, soit avec son peuple. Avant d aller à Cambridge, elle décréta pour tous les comtés un seul portrait d’elle, un portrait officiel. Elle s’en expliqua sans embarras dans une proclamation, comme d’une chose nationale. Elle concevait l’adoration de chaque famille anglaise pour elle, la reine incomparable, et elle s’indignait contre les mauvais imitateurs de son visage auguste autant que s’ils eussent été des criminels
histoire 'd'élisabeth d’anoletehhe
de lèse-majesté. Il faut !a citer : « Attendu le désir naturel de tous les sujets britanniques d’avoir le portrait de leur souveraine, un grand nombre de peintres et de graveurs ont fait et font chaque jour diverses tentatives, chacun ayant échoué et nul jusque-là n étant parvenu à reproduire l’air, la physionomie, la grâce de la reine; attendu qu’elle a été sollicitée maintes fois et avec importunité par les lords de son conseil et de sa noblesse de tolérer qu’un peintre éminent pût copier fidèlement ses traits et de défendre tout essai douteux jusqu’au chefd’œuvre de l’artiste choisi entre tous; attendu que Sa Majesté s’est laissé vaincre par les instantes prières de scs lords, elle consent à ce qu’un peintre, le plus habile qu’on pourra trouver, fasse le portrait de sa royale personne afin qu’il soit reproduit à l’envi pour la satisfaction de scs bicn-aimés sujets. Lorsque ce portrait original sera achevé, la reine verra sans déplaisir les peintres et les graveurs de talent, après une autorisation des magistrats de leurs villes, s’efforcer de traduire le modèle expressément approuvé par son conseil. »
C’est au milieu de cette infatuation fabuleuse exaltée par tout ce qui entourait Élisabeth et qui dura tout son règne, qu’elle partit pour l’université de Cambridge dans l’été de 1564. Cecil l’avait précédée; le duc de Norfolk et Robert Dudley l’accompagnèrent. Elle reçut, selon l’usage, une paire de gants, des boîtes de confitures, et fut haranguée par le chancelier de l’université sous le porche de l’église du collège séculaire. L’orateur à genoux accueillit la reine dans un nuage d’éloquence, célébrant ses vertus inviolées, sa beauté, son génie, et redoublant d’adulation emphatique à chaque geste pudique d’Elisabeth. Elle écoutait en rougissant, regardait les lords avec une modestie feinte et murmura tout bas ces paroles : Non est veritas et nlinam ! « Cela n’est pas et plût à Dieu que cela fût! » Sans se troubler, le chancelier exalta de plus en plus la reine, insistant sur sa virginité aussi blanche que la plume du cygne. Et la reine reprenant s’écria : « Bien ! bien!