‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 38 sur 210 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ment. » Cet étonnement de IVIclvil signifie que le comte lui parut, ce jour-là, plus que le sujet et plus que l’ami de la reine. 11 fut ébloui d’évidence. 11 n’accentue pas sa conviction, mais il la sous-entend avec la finesse d’un Écossais et d’un diplomate. Et c’est cependant ce noble lord, s’écria Élisabeth en s'adressant à Melvil, que vous sacrifiez à cet autre là -bas! » Elle désignait Darnlcy. Ce ne fut pas Punique indice de la passion d’Élisabeth. Cette reine jetait au comte des regards de déesse amoureuse. Une après-dînée, elle tenait un petit portrait recouvert d’une enveloppe. Melvil se hasarda à lui demander la faveur de voir ce portrait. «C’est impossible,» répondit Élisabeth ; puis se ravisant elle le découvrit et le montra à Melvil. C’était le portrait du comte de Leicester. « Puisque vous offrez l’original à ma maîtresse, dit Melvil, donnez-moi ce portrait pour elle. — Non, non, reprit Élisabeth avec animation, il me le faut à moi, car de tous c’est le plus ressemblant et c’est le seul que je possède. » Elle était alors (1565; dans tout l’orgueil de la puissance et de la coquetterie. Elle se préoccupait des affaires de l’Europe, de celles de l’Angleterre, de l’Écosse et de l’Irlande, sans négliger ses succès de cour. Elle se persuadait que toutes les femmes l’enviaient, que tous les hommes l’adoraient. Pour accroître ces deux sentiments elle se faisait belle et variait ses pièges. Tantôt elle s’habillait à la française, tantôt à l’anglaise, tantôt à l’italienne, tantôt à l’orientale. Le bonnet à la mode de Florence lui paraissait irrésistible. Elle employait jusqu'au grave Cecil, le plus illustre homme d’Etat qu’ait eu l’Angleterre, aux sollicitudes de sa toilette. Le 22 février 1566, il commençait ainsi une lettre fort importante à sir Henri Norris, l’ambassadeur d’Élisabeth à Paris : « Sa Majesté souhaite- « rait trouver un tailleur assez industrieux pour lui faire un « habillement dans le goût français et un autre dans le goût « italien; et elle pense que vous pourrez par quelque moyen « obtenir un de ceux qui servent à la reine mère (Catherine

HISTOIRE d' ÉLISAIS ET H D'ANGLETERRE

« de Médicis), loutefois sans faire mention du désir de Sa « Majesté, et sans rien .dire en son nom. Ce qui vous sera « facile à ce qu’elle pense par l’intermédiaire de lady Nor-

« ris ■ La reine avait beaucoup d’éclat au milieu de la

splendeur de ses parures. Son teint était vermeil, ses yeux lumineux, et ses cheveux d’un blond un peu ardent ne lui séyaient pas trop mal. En dépit de ses prétentions olympiennes et d’une affectation quelquefois étrange, elle avait de la dignité et de l’autorité dans ses moindres attitudes. Elle se plaisait à fasciner ou à désespérer.

Elle se prêta à la reprise des négociations avec l’archiduc touchant les conditions de leur mariage. La conclusion était impossible, mais les préliminaires amusaient la galerie et l’amusaient elle-même. Elle disgracia le comte d’Arundel. Après s’être ruiné pour Elisabeth, il s’exila volontairement pour se soustraire aux dédains de sa souveraine et aux poursuites de ses créanciers. Si elle ne proscrivit pas Leicester, elle le mata, et lui, afin de conserver son crédit, se réfugia dans une humilité élégante. Élisabeth lui imposait la supériorité dynastique de l’archiduc, la préséance patricienne du duc de Norfolk, l’égalité avec le comte de Sussex. Leicester, d’abord frémissant, s’était résigné. II s’inclinait devant le rang de l'archiduc, il flattait Norfolk, les sapant par intervalles et à propos. Il rendait haine pour mépris au comte de Sussex. Leurs amis formaient deux factions. Sussex ne se gênait pas. Lui qui était un grand seigneur, un capitaine et un diplomate se moquait de Leicester et ne lui reconnaissait que les qualités d’un intrigant de cour. « Le bohémien, disait- il , n'écrase personne par ses talents et par son courage; quant à sa naissance, soyons discret. Je ne lui sais que deux ancêtres, son père et son grand-père : eh bien ! l’un et l’autre ont été décapités comme voleurs publics. » Malgré cette acrimonie, Élisabeth tenait la balance presque droite entre les puissants adversaires. Cependant, sous l’influence secrète de Leicester,

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