LIVRE I
Élisabeth regretta Courtney presque autant que Thomas Seymour.
Elle fut reléguée aussi à la Tour de Londres (mars I55i), un mois après l’exécution de Jane Grey. Avant de gémir et de trembler sous ces voûtes qui suintent le sang, elle avait frémi d’horreur au souvenir de Jane dont les partisans remplissaient encore les cachots voisins de la prison qu’Élisabelh allait habiter.
Quand elle eut franchi la porte des Traîtres, l'émotion qu'elle en ressentit fut sinistre. Ses genoux fléchissaient. Son écuyer lui offrit le bras; mais la princesse, ne trouvant pas cet appui suffisant, s’assit sur une pierre de taille de la première cour. Son écuyer se désolant, Élisabeth le rappela au courage, se raffermit elle-même et entra sur les pas du constable dans sa prison. Là, quand le constable l’eut laissée et que son écuyer fut sorti, elle demanda à l’une de ses femmes son Ancien Testament et dit plusieurs fois à haute voix : «Sauvezmoi, Seigneur, et faites que je dresse ma maison sur le roc. »
Ce fut beau à elle d’avoir alors la vertu de l’espérance. Mais se souviendra-t-elle de cette pierre où elle ploya tout accablée sous le poids de ses pensées ? Si elle ne s’en souvient pas de cette pierre pour l’éviter à d’autres, l’histoire la soulèvera et en écrasera justement sa renommée.
La princesse fut séparée à la Tour de ses serviteurs et -de ses femmes. On les remplaça par des serviteurs et des femmes ‘de la reine, lesquels torturèrent sans relâche Élisabeth, soit en lui racontant le supplice de Jane Grey, soit en essayant de la convertir aux raffinements de l’Église romaine.
Le constable de la forteresse, sir John Gage, fut trèssévère. Il avait ses ordres particuliers. Les gardes et les domestiques dont il entoura la princesse n’eurent aucune complaisance pour elle. Élisabeth aimait les fleurs. On lui interdisait ce plaisir. Un enfant de quatre ans lui ayant présenté un bouquet, le sergent du poste le confisqua sous les
histoire d’élisabeth d’angleterre
yeux de la princesse, l’examina pour s’assurer qu’il ne contenait aucun billet et le jeta ensuite dans les fossés de la Tour. L’enfant fut châtié, et le père de l’enfant, un des subalternes du constable, fut ignominieusement réprimandé.
Une circonstance fortuite qui parut à Élisabeth un coup du sort la préoccupa vivement. Elle sut que Robert Dudley, qui fut depuis le comte de Leicester, était dans un des cachots de l’affreux donjon. Il y avait été écroué avec Jane Grey, sa belle-sœur, etGuilford, son frère. Le duc de Northumberland, lord et lady Guilford décapités, Robert était retenu sur le théâtre du meurtre de sa famille et dans l’attente du billot.
Quoique Élisabeth ne songeât guère alors qu’à Courtney, elle fut singulièrement touchée de la présence de Robert Dudley à la Tour, tandis qu’elle y était réduite aux mêmes extrémités et plongée dans les mêmes angoisses. Elle lit souvent allusion dans sa prospérité à cette coïncidence. La princesse, pour qui l’astronomie n’était que de l’astrologie, disait que Robert étant né le même jour et à la même heure qu’elle, sous la même planète, l’entrelacement affectueux de leurs destinées était un décret du ciel. Lui, le fourbe, entretenait Élisabeth dans celte rêverie. Il ne négligea aucune flatterie, aucun manège pour plaire à celle qui entre toutes avait une étoile et dont il prévoyait l’avénement. Ses assiduités dataient de ki dernière année du règne de Henri VIII. Élisabeth, toujours si facile à être trompée en amour, croyait à la tendresse de Robert Dudley. Elle lui était reconnaissante d’une adoration* muette qui ne l'empêchait pas, elle, d’éprouver d’autres sentiments. Robert lui insinuait par mille soins l’expression indirecte de son dévouement sans bornes et sans espoir. L’audacieux, l’effronté, le pervers dès l’enfance, feignit une timidité extrême avec la princesse, bien sûr qu’il était d’oser tout par degrés, — devînt-elle sa souveraine. Le hasard ou son intention le rapprochait toujours d’Élisabeth. Elle était son unique sollicitude. Quand il ne pouvait pas lui rendre des devoirs,
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son bonheur semblait de lui rendre des hommages. Ges fleurs mêmes offertes à la princesse par la grâce d’un enfant et arrachées par la brutalité d’un soldat, ne venaient probablement pas du comte de Devonshire, inattentif et dissipé, quoique amoureux : il est permis de conjecturer qu’elles furent une galanterie de Dudley, courtisan jusque sous la hache.
La captivité d’ Élisabeth fut un peu adoucie par lord Chandos, nommé heureusement constable de la Tour et qui n’eut pas l'âpreté de son prédécesseur. 11 n’empêcha pas la princesse de se promener dans l’appartement des reines et dans un petit jardin clos de toutes parts. Les volets des fenêtres qui ouvraient sur ce jardin furent fermés, afin qu’ Élisabeth ne pût avoir aucune communication suspecte. Elle était d’ailleurs accompagnée de lord Chandos, de trois femmes de la reine et cernée de nombreux espions.
Un prêtre catholique lui fut attaché. C’était l’un des chapelains de la Tour. Loin de se révolter, la princesse usa de dissimulation. Elle entendait la messe avec dévotion et le théologien avec déférence, fort empressée de ménager sa sœur et de lui enlever tout prétexte de meurtre.
Malgré ses précautions, elle était sous une terreur sourde. Lorsque, le 19 mai, plus de deux mois après son emprisonnement, on l’avertit qu’elle allait être conduite à Woodstock, dans l’Oxfordshire, par sir William de Thame et sir Henri Bcddingfield, capitaine des gardes, elle demanda, toute tremblante à l’aspect de ces deux hommes et de leurs soldats, si l’échafaud de Jane Grey était démonté. Sur la réponse affirmative qu’elle reçut, elle se calma un peu.
Néanmoins son effroi l’obsédait encore. Bcddingfield surtout l’inquiétait. En route pour l’Oxfordshire, â peine eût-elle traversé la Tamise à Richmond, qu’elle aperçut, au bord du fleuve, sur la grève opposée plusieurs amis qui la saluaient affectueusement. Elle leur dépêcha aussitôt un messager chargé pour eux de ces seuls mots qui révélaient toutes ses angoisses :
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Tanquamovis. « Comme la brebis menée à l’abattoir. » Partout où elle passa cependant les populations l’accueillaient avec amour, les cloches sonnaient des carillons, les branches pleuvaient sous ses pas.
L’un de ses surveillants, lord William de Thame, lui fit. les honneurs de son manoir de Ricot. Il fut son hôte chevaleresque ; il n’eût pas été plus magnifique avec la reine. Cette courtoisie envers la princesse fut mal interprétée et Beddingfield eut le commandement absolu de Woodstock.
Ce château était situé dans le comté d’Oxford si célèbre par son université et par sa bibliothèque bodléienne. Le pays est d’une verdure admirable entretenue par soixante et dix rivières ou cours d’eau dont les circuits capricieux s’ajoutant aujourd’hui aux chemins de fer donnent à la circulation une. activité merveilleuse.
Sous la reine Marie, cette circulation était infiniment moins variée et presque entièrement agricole. L’industrie féminine de la dentelle et la fabrication délicate des gants distinguaient cependant dès lors l’Oxfordsliire. Ces deux luxes toujours aimés d’Élisabeth furent encouragés par la princesse durant sa résidence â Woodstock.
Elle s’installa au vieux manoir féodal comme à la Tour, mais dans une captivité moins tragique. La campagne était proche. La princesse avait un parc. Elle allait et venait sur les pelouses, à l’ombre des ormes et des chênes. Elle enviait, il est vrai, les villageoises qui la servaient. N’étaicnt-elles pas libres et contentes sous leurs chaumes? Un matin qu’elle avait écouté les refrains d’une laitière du château, elle s’écria : « Que ne suis-je paysanne aussi pour chanter avec cette gaieté « rustique? »
La princesse éprouvait plutôt le besoin de pleurer.
Beddingfield était d’une ponctualité militaire et quelquelois d’une familiarité qui révoltaient Élisabeth.
Lorsqu’il se présentait au salon de Woodstock, il négligeait