LIVRE III
« tissée, il faudra bientôt qu’il recommence tout ce qu’il aura « fait. Puisse Dieu envoyer au tisserand de bons ouvriers, et, * s’ils ne sont citoyens, qu’ils puissent au moins se naturaliser, « de telle sorte que vos plus anciens aldermen soient con- « tents.
« Ne confiez cette lettre qu’à Vulcain, et ne la conservez « que l’ instant nécessaire pour la lire. N’en soufflez mot à « personne et soyez censé n’avoir reçu de moi qu’une lettre « officielle.
« Votre affectionnée maîtresse,
« Elisabeth, reine. •
Heureusement sir Henri Sidney 11e livra pas cette page à Vulcain, selon la recommandation de la reine, mais il la déposa dans un portefeuille où la postérité l’a recueillie avec un profond intérêt. Car cette lettre est vraiment monumentale et, sans le savoir, Elisabeth s’y est coulée en bronze. I.a poésie, cette muse du ciel, dédaignait la fausse reine vierge, lui refusait la lyre d’or et ne lui répondait seulement pas; au contraire, la politique, cette muse’ de la terre, l’inspirait.
Le parlement de 1566 reprit avec obstination la grande question dynastique. 11 exigeait l’une de ces deux choses : ou que la reine se choisît un époux sans retard, ou du moins qu'elle désignât ses successeurs au trône. Ces successeurs étaient .Marie Stuart et le petit prince d’Écosse qui venait de naître. Elisabeth avait consenti à être la marraine de Jacques. Elle ne voulait pas le déshériter, mais elle voulait encore moins le reconnaître ; de mariage, elle n’en voulait pas du tout, si ce n’est en badinant avec de discrets négociateurs ou d’illustres prétendants; avec le parlement, elle était sérieuse et môme fort morose. Elle s’irritait d’être trop pressée dans une si délicate question, car fixer l’avenir de l’Angleterre, c'était fixer le sien et elle aimait mieux rester dans le vague
de sa fantaisie personnelle. Elle échappa donc aux instances de son parlement. Il était opiniâtre, elle fut habile. Moitié par menaces, moitié par douceur, elle se dégagea de l’étreinte législative et elle ajourna sa décision. Le parlement lui avait offert un subside considérable, si elle condescendait à s’expliquer. Que fit-elle? elle n’accepta pas ce subside exceptionnel. Elle remit même le quart de l’impôt annuel qui lui était toujours alloué. Elle acheta ainsi le droit du silence qu’elle comptait bien prolonger tout son règne. Sa parcimonie était un manège politique. Elle renonçait à l’argent, afin de rester libre et muette sur son mariage et sur sa succession. Elle se complaisait dans le rêve d’une chasteté dérisoire, dans la réalité d’un arbitraire absolu et dans le mystère impénétrable d’un sphinx couronné au visage de femme. <
Ce qu’elle ne dissimulait pas, c’était son goût de popularité. La royauté n’était, pas seulement sa fête, c’était son labeur. Elle se tenait pour obligée de conquérir sans cesse l’opinion publique. Rien ne lui coûtait pour cela. Elle prodiguait ses visites aux lords, aux comtés et même aux collèges. On n’a pas oublié son voyage à Cambridge. Dans l’automne de 15GG, elle se rendit à Oxford où elle. fut reçue aussi par l’Université. Cambridge ne lui avait pas prodigué plus d’enthousiasme. La reine entendit des harangues, des comédies, des prêches, des examens; elle entendit surtout des éloges mêlés de mythologie et d’acclamations. Elle paya sa bienvenue comme à Cambridge en sourires et en bienveillance. Elle acheva sa diplomatie d’érudition par un bon tour. Son adieu à Cambridge avait été un discours latin, son adieu à Oxford fut un discours grec. Elisabeth, pour comble de bonheur, fut chantée par son cousin Sackville, l’auteur de Gorboduc. Il était revenu depuis peu d’un long séjour sur le continent. 11 charma la cour de ses récits et de ses vers. La reine le fit baron et lui décerna le titre de lord Buckhurst. Il ne s’égara point dans les factions et demeura l’ami d’Élisabeth, indépendant des ministres autant que