‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 41 sur 210 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

des fav oris. C’était un caractère passionné et un talent rare. Il adorait les femmes. Il était modeste avec les philosophes et fier avec les plus puissants lords. Il avait la liante intelligence de l’homme de lettres et la grâce facile de l’homme de cour.

Ivan Bazilowitz envoya une ambassade russe Élisabeth. Ce czar désirait entretenir avec l’Angleterre les communications glorieusement ouvertes par Cabot, un pilote audacieux qui avait découvert Terre-Neuve. Cabot fut le Christophe Colomb des contrées boréales. Il avait été connu de Henri Vil et de Henri VIII. Sur sa demande et sur un mémoire rédigé par lui, Edouard VI lui fournit trois vaisseaux dont il sera le guide intrépide. Un seul de ces vaisseaux dont Richard Chancellor était le capitaine échappa aux périls de cette na- \ igation héroïque. Les deux autres échouèrent sur les côtes de Laponie. Chancellor cherchant par le septentrion un passage aux Indes occidentales, s’avança sur les indications de Cabot, doubla le cap Nord, tourna vers l’est, pénétra dans la mer Blanche et aborda au port d’ Archange!. Voilà l’origine des relations commerciales entre l’Angleterre et la Russie. Chancellor fit un second voyage, conclut un traité et périt en amenant la première ambassade russe à Londres.

La deuxième ambassade, celle que nous mentionnons, est de 1567. Le chef de cette ambassade excita l’attention et même l’engouement de la cour et de la ville. Il ressemblait si peu à un Anglais !

J’ai rencontré à dix minutes de Temple-Bar chez un marchand d'estampes le portrait colorié de cet ambassadeur moscovite, Gregoriwitz Sawicna. 11 est grand et un peu lourd. Ses fortes jambes sont chaussées dans des bottes rouges à glands jaunes. Il porte une blouse de laine recouverte d’une peau d’ours très-fauve. Une chaîne d’or échangée probablement contre des marchandises de son pays retombe de son cou trèscourt sur sa large poitrine. Il a la tête coiffée d’un bonnet de peluche noire. Ses cheveux grisonnent et sa barbe est blanche

histoire d'élisabeth d’angletkrhe

comme la neige des steppes. Son visage tanné est sauvage, aventureux et fin. Sa bouche est grande, ses joues sont sans plis malgré l’Age. Toute sa physionomie est dans ses petits yeux enfoncés, mobiles, d'une curiosité infinie.

Élisabeth fut très-affable et très-habilement généreuse pour ce barbare qui mit à ses pieds de la part de son maître les plus magnifiques fourrures, l.a reine fit à son tour de beaux présents à l’ambassadeur et au czar. Elle améliora au profit de l’Angleterre le traité déjà si avantageux de Chancellor et noua plus étroitement des rapports d’amitié avec cette lointaine Moscovie dont personne alors en Europe ne devinait les destinées.

line navigation moins longue que celle de cette étrange ambassade, mais hélas ! une navigation plus pathétique conduisit Marie Stuart par le golfe de Solway à Workington dans le Cumberland. Depuis trois ans elle avait vécu au milieu d'un tourbillon. Elle avait aimé Riccio, épousé Darnley qui fit assassiner devant elle Riccio. Quelque temps après ces terribles émotions, elle avait enfanté le petit Jacques dans le château d’Edimbourg (juin 15GG). Rétablie de scs couches, elle s’était vengée. Scandaleusement éprise de Bothwell, le grand seigneur pirate, elle s’était liguée avec lui pour tuer Darnley, et, le crime accompli, elle s’était unie comme femme et comme reine à la face de la terre et du ciel à Botlnvell, le meurtrier de Darnley. Séparée de ce séducteur fatal, à Caberry-llill, elle avait subi la captivité de Loch-Leven où elle mit au monde une fille, celle qui fut religieuse au couvent de Notre-Dame de SoissonS. Évadée de Loch-Leven, Marie avait rallié autour d’elle les Ilamilton et les Sealon, elle leur avait servi dans un plat d’argent des éperons d’or, leur avait ceint l’épée et elle avait tenté à Langside le sort des armes. Vaincue définitivement dans ce combat décisif contre son frère Murray et ses sujets rebelles, elle s’était enfuie, bride abattue, à travers les solitudes et était arrivée au bord du golfe de Solway qu’elle

LIVUE III

traversa sur un bateau de pécheur, comme nous l’avons dit, pour se placer sous la protection d’Elisabeth.

Voilà cependant ce qu’avait fait et subi cette coupable et charmante Marie Stuart en trois années, du mois de juin 1565 au mois de mai 1568! Maintenant, reine découronnée, elle venait demander à une autre reine l’une de ces deux choses : ou sa réintégration dans son palais d’Holyrood, ou la liberté sur le continent. Ah ! quelle erreur était l'erreur de Marie !

Scrutons un peu l’ame d’Élisabeth. Elle n’avait que la religion d’elle-même et du pouvoir. Elle avait fondé son trône sur le protestantisme, et, sous le protestantisme le catholicisme était enfoui comme une poudrière. Or Marie Stuart était le charbon ardent qui pouvait mettre le feu à cette poudrière menaçante. Quelle fut donc la soudaine pensée d’Elisabeth? De conserver soigneusement entre quatre murs ce tison de guerre civile et dynastique. Cecil fut d'accord avec elle.

Au centre de sa toile d’Albion, Elisabeth fit comme l’araignée féroce. Elle accueillit dans cette toile la brillante mouche de France et d’Ecosse, afin de l’y fixer à jamais ou même de l’y égorger.

Seulement Marie était reine. Sous quel prétexte l’envelopper dans un filet ou dans une prison? Elisabeth inventa un prétexte do bienveillance. Marie Stuart était accusée du meurtre de Darnlcy. La fille de Henri VIII désirait lui offrir l’occasion de se justifier. Elle se porta vivement pour arbitre entre la reine d’Ecosse et ses sujets. La méfiance, une méfiance aiguë transperça le cœur de Marie Stuart. Toutefois, dans l’impossibilité de refuser sans de trop grands inconvénients, elle se résigna. Des commissaires nommés par les deux reines sc réunirent à York, puis à Westminster et à Ilampton-Court. Le comte de Murray, ce bâtard de Jacques V, eut l’indignité de déshonorer sa sœur et sa souveraine en livrant à Élisabeth le coffre de' François II où les lettres et les sonnets de Marie à Bothwell étaient renfermés, ces lettres et ces sonnets qui étaient

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autant de preuves de l’attentat de la reine d’Écosse. La reine d’Angleterre tressaillit de joie et de triomphe. Elle n'avait plus besoin de juger Marie Stuart, elle pouvait la détenir, l’incarcérer, l’enterrer vive. Car Marie Stuart serait désormais dégradée aux yeux du monde par son forfait.

Alors commencèrent dès Workington et Carlisle (mai 1508) jusqu’au château de Fotheringay (février 1587) les captivités de Marie Stuart dont j’ai retracé ailleurs le récit lugubre, les innombrables péripéties, les tragiques douleurs. Élisabeth, dans son envie contre la femme, dans son ressentiment contre la reine qui lui avait disputé les armoiries d’Angleterre, aggrava tant d’angoisses par des raffinements inouïs. Elle se disculpait en se rendant ce témoignage qu’elle faisait son devoir, qu’elle défendait son sceptre, qu’elle sauvait l’Angleterre en protégeant le protestantisme partout. Elle secourait en effet les gueux des Pays-Bas, les huguenots de France, les presbytériens d’ Écosse, les orthodoxes de la Grande-Bretagne. Elle détenait Marie Stuart d’après le même principe. Et malheur à cette Astarté d’IIolyrood si des amours invincibles la cherchent dans scs cachots et s’enroulent autour des barreaux de ses donjons! Malheur aux lords et aux chevaliers qui se dévoueront à cette reine des catacombes, à cette belle princesse dont les gardes seront des geôliers et des espions sous l’uniforme britannique ! Élisabeth a créé contre tout droit des gens cette situation barbare. Elle a rapproché, tout en l’isolant, Marie Stuart des catholiques anglais. Si ces catholiques émus par la pitié, réveillés par les adorateurs généreux de la fille des Guise et des Stuarts, se soulèvent, Élisabeth éteindra les conspirations dans le sang. Elle affermira la prospérité de l’Angleterre, elle affranchira et enracinera le protestantisme, cet avant-coureur de la liberté des consciences, mais elle servira une grande cause par des moyens iniques, et sa gloire incontestable sera mêlée de honte devant la postérité. Sous des couleurs de bien public, d’ordre social , elle assouvira sa haine

profonde, son envie amère, son égoïsipe insondable. Elle accomplira une œuvre splendide de civilisation par toute l’Angleterre et une œuvre de cruauté prodigieuse soit sur une reine, sa cousine, soit sur tous ceux qui se rattacheront de loin ou de près à cette auguste et infortunée captive.

Élisabeth abhorrait Marie Stuart qui lui avait disputé la couronne, l’honneur, la légitimité, qui l’éclipsait, la raillait, et blessait d’amour les pairs d’Angleterre, les princes de l’Europe. La Junon de Greenwich, comme on l’appelait, ne mettait pas de bornes à sa rage contre cette Vénus écossaise dont chaque regard enflammait un cœur. Ne sachant lutter de beauté, ni de grâce, ni de séduction, Elisabeth résolut de réduire Marie Stuart à la souveraineté d’une prison et de briser tous ceux qui essayeraientde l’en tirer pour lui rendre dns palais.

Les opportunités ne lui manqueront pas. Marie a trop de désavantages auprès d’Élisabeth. D’abord elle est sa prisonnière; elle n’a plus ni l’autorité ni l’argent. Bien plus, ses serviteurs sont médiocres, tandis que ceux d’Élisabeth, Cecil en tète, sont transcendants : ce sont les premiers hommes politiques de l’Europe. Le petit esprit dévot et diplomatique caractérise en général les partisans de Marie Stuart ; de là des pratiques puériles, des entreprises sans portée, des déceptions certaines, des ruines nécessaires. L’esprit de haute administration, de gouvernement habile, inspire les ministres de la cour de Windsor : ils peuvent tout, ils osent tout, ils réussissent à tout.

On craint pour Marie Stuart. Quoiqu’elle soit criminelle et que sa cause soit celle du passé, elle intéresse plus qu’ Élisabeth dont la cause cependant est celle de l’avenir. Sa personne est plus séduisante, si sa mission est moins haute.

Débarquée, le 10 mai 1568, à Workington, Marie Stuart avait été attirée quelques jours après au château de Carlisle où elle espérait une hospitalité et où elle ne trouva qu’une prison.

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Le 28 juillet, la reine d’Écosse fut conduite dans le comté d’York, au château de Bolton, qui appartenait à lord Scropo, beau-frère du duc de Norfolk. Lady Scrope, sœur du duc, approuva et favorisa l’amour de son frère pour Marie Stuart, l'nc correspondance s’établit entre la reine et le duc; lady Scrope fut leur intermédiaire, leur providence.

Bientôt Marie Stuart fut arrachée â la résidence de Bolton et reléguée, du 26 janvier au 3 février 1569, à Tutbury, dans le comté de Stafford. Au mois d’avril, elle habitait le château de Wingfield, dans le comté de Derby et c’est lord Shrewsbury qui veillait sur elle. Le 21 septembre, elle fut ramenée de Wingfield â Tutbury. Comment vivre là, sinon d’amour? L’amour ferait de toute demeure un Holyrood.

Bégner était la loi d’Élisabeth, aimer et être aimée était le destin do Marie Stuart.

À Tutbury (1569), — V. mon Histoire de Marie Stuart. — » La reine d’Ecosse avait complètement triomphé des scrupules du plus illustre de ses juges d’York, et inspirait une violente passion au duc de Norfolk. Plus que jamais il désirait l’épouser. Le comte d’Arundcl, lord Lumley, le comte de Pembrocke, le soutenaient. I.eicester et Cecil eux-mêmes avaient semblé favoriser un moment le mariage du duc, afin peut-être de surprendre ses secrets et de les trahir.

Norfolk, rebuté, menacé, poussé à bout par Élisabeth, avait ourdi un vaste complot. Il se fit le centre d’un plan où entrèrent un grand nombre de nobles, et qu’approuvèrent le pape, les rois de France et d’Espagne.

Il ne voulait d’abord que rendre la liberté à la reine Marie et l’épouser ensuite. Le parti des seigneurs catholiques voulait bien plus; il voulait, à l’aide de secours étrangers, renverser du trône d’Angleterre Elisabeth, pour y élever Marie et pour y rétablir la vieille foi. Les comtes de Northumberland et de Westmoreland, tous deux catholiques et puissants comme des rois dans les provinces du nord, étaient à la tête de ce parti.

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