LIVRE IV
Saint-Barthélemy,, elle la contint jusque dans son entrevue lugubre avec M. de la Mothe- Fénelon , l'ambassadeur de France en Angleterre. Elle ne lui dissimula pas sa consternation, mais elle évita tout conflit précurseur d’une guerre. Elle se contraignit à louvoyer. Elle ne rompit point les négociations captieuses ouvertes pour un projet de mariage entre elle et le duc d’Alençon. Elle consentit à être la marraine d’une Il Ile de Charles IX. Malgré ces concessions, elle éluda tou les rendez-vous que lui demanda Catherine de Médicis, soit en Angleterre, soit au milieu du détroit sur un vaisseau, soit dans l’ile de Jersey. Bien plus, Élisabeth, sous cette feinte longanimité, n’abandonna point les huguenots. Elle leur prodigua l’or et les encouragements.
Walsingham, un protestant zélé, l’aiguillonnait à persévé- • rer dans sa politique protestante. Elle l’avait remplacé comme ambassadeur et l’avait mandé à. Londres, où il lui était indispensable. Cet homme habile, pour qui tout était expérience, avait étudié les factions dans la guerre civile de Paris après avoir étudié les cabinets de la diplomatie étrangère durant son exil sous Marie Tudor. Il avait voyagé en Europe comme proscrit, résidé en France comme négociateur et comme témoin ; il rentra définitivement à Londres vers l’époque de la Saint-Barthélemy, sur l’ordre d’Élisabeth. 11 connaissait les fureurs de l’Espagne, le vertige des Valois, les desseins de Rome; et pourtant il ne désespérait pas des destinées du protestantisme, dont l’Angleterre était la forteresse insulaire, la banque, le concile et la flotte. Il se consacra tout entier à défendre sa patrie, sa religion et la reine Élisabeth, qui les personnifiait, contre les duplicités, les envahissements et les machiavélismes du pape, des souverains catholiques, — sur- * tout de Philippe II et de Catherine de Médicis.
François Walsingham fut avec William Cecil, maintenant lord Burlcigh, le plus grand homme d’État d’Élisabeth. Il eut en dextérité, en logique, ce que Burleigh avait en force, en
HISTOIRE P'ÉUSABETH D’ANGLETERRE
intuition. Son immoi tel honneur, c’est d'être nommé toujours à côté de William Cecil, qui demeure le premier néanmoins et qu’aucune rivalité ne saurait atteindre même dans la postérité.
Walsingham était un excellent ministre des affaires étrangères et un meilleur ministre de la police.
11 est grave dans ses amples vêtements. Il pense subtilement sous ses cheveux qui ont blanchi parmi les veilles inquiètes.
Son front se plisse à tout instant. Ses yeux regardent çà et là et semblent chercher curieusement. Sa bouche, qui s’ouvre discrètement comme un piège, a l’âir d’interroger. Cette figure , d’une finesse redoutable , n’est cependant pas sans dignité. On sent que ce chef des espions méprise ses instruments et ne se plie aux détours que dans une intention élevée.
11 veut déjouer les conjurations du papisme et de la maison d’Autriche contre le protestantisme et contre l’Angleterre. 11 y a dans le portrait morose et noble de Walsingham la double trace de la honte des moyens qu’il se permettait et de la grandeur du but qu’il se proposait. Ce ministre, le plus éminent avec lord Burleigh de tout le règne d’Élisabeth, était un homme de la meilleure compagnie. 11 avait beau néanmoins secouer la poussière de ses pieds en sortant de son cabinet, sous son urbanité du foyer et du monde, il conservait une arrière-amertume, et, comme certains bustes florentins du Dante, sa physionomie, très-anglaise du reste, était celle d’un homme qui est revenu de l’enfer.
Élisabeth, elle, n’en était pas revenue. Elle était dans un enfer terrestre, dans l’enfer des tourments de l’àme et des ‘cruels soupçons. Le comte de Shrewsbury, d’une fidélité si délicate, lui portait ombrage. De son côté, le comte n’était pas tranquille. Son fils aîné, lord Talbot, était chargé de lui faire, • dans une correspondance exacte et fréquente, le journal de la cour, afin qu’il fût instruit à propos des humeurs d’Élisabeth, line des lettres de cette correspondance précieuse avertit le