LIVRE IV
compromettre. Elle ne s’ effaçait pas entièrement toutefois, et elle se prononçait assez pour être puissante partout.
Le prince d’Orange, qui ne pouvait souffrir sa neutralité entre les Pays-Bas et l’Espagne, la ramena vite à lui par un message (18 février 1577) qui révéla les desseins de don Juan. Le frère de Philippe 11 menaçait plus Élisabeth que le Taciturne et l’Angleterre que les Flandres. Son projet certain était d’épouser Marie Stuart et d’arracher à la fille de Henri VIII le sceptre des Tudors. Voilà ce que Guillaume persuada sans peine à Élisabeth. La reine se rallia aussitôt à la cause des Pays-Bas. Elle leur fournit de l’argent, des soldats et conclut avec eux une alliance offensive et défensive. Elle s’excusa auprès de Philippe 11, qui ne fut pas dupe, en lui donnant l’assurance qu’elle avait stipulé les intérêts de l’Espagne, qu’elle avait prétendu seulement protéger les Pays-Bas contre une invasion des Français et se préserver elle-même de toute hostilité. Élisabeth, en réalité, craignait que don Juan ne fût l’instrument de Philippe II et de Grégoire XIII pour les deux plans qu’elle redoutait le plus : la délivrance de la reine d’Écosse et le rétablissement du catholicisme en Angleterre. Son propre détrônement était au bout de ces entreprises, et c’est pourquoi elle s’entendit avec le Taciturne et les Pays-Bas.
Don Juan était fort beau. Un portrait au crayon rouge conservé à la bibliothèque Sainte-Geneviève révèle ce prince à trente ans. Ce portrait d’ailleurs est confirmé par un portrait littéraire dù à la plume diplomatique de llieronimo Lippomano, l’un des ambassadeurs vénitiens.
Le prince était de petite taille comme son père Charles- Quint et comme son frère Philippe, mais il avait plus de grâce que l’un et l’autre. Il avait la grâce de sa mère, madame Blomberg, à laquelle l’empereur avait assuré deux mille ducats de revenu. Don Juan flattait singulièrement leur orgueil. Il était charmant dans le repos et dans le mouvement,
histoire d’élisabeth d’angleterre
adroit à tous les exercices, aux armes, aux tournois, à la paume, à la natation, à l’équitation. Être le premier partout était son point d’honneur. Il aspirait particulièrement à être un grand capitaine. C’est ce que sera Farnèse son neveu, tandis que lui n’est qu’un aventurier brillant, décidé à tout pour la gloire et fait pour gagner un royaume. Les partisans de don Juan redoutaient, il est vrai, les uns le machiavélisme catholique du roi d’Espagne, les autres le machiavélisme protestant de Walsingham, ministre d’Élisabeth.
Lui, don Juan, malgré les mystères formidables soit de l’Escurial, soit de Greenwich, ne redoutait rien, ni personne. Dans ce chef-d'œuvre qui est son portrait, il respire encore le courage. Les périls n’altèrent pas sa physionomie. Il a les cheveux d’un châtain fauve relevés à la mode du temps; ils sont touffus et ardents comme la crinière d’un lion de Lybie. Ils annoncent l’origine germanique et ils rappellent Charles- Quint. Le front est intelligent et résolu. Les yeux, mélancoliques et intrépides, ne sont pas sans trouble. Us sondent un danger, tout en le méprisant. Le nez est hardi et recourbé â la façon d’un bec d'aigle. Les moustaches et la barbe, plus rousses que les cheveux, ont la couleur d’un rayon sanglant. La bouche dédaigneuse semble défier la fortune et sourit héroïquement. Un doute pathétique flotte sur cette figure, où se reflète un mélange indéfinissable de la nature allemande et de la nature castillane. Je ne sais quoi d’espagnol et d’africain cependant domine sur ce visage un peu du Nord et aux trois quarts du Midi. Don Juan exhale un grand charme de tristesse, d’amour, d’audace, d’exploits soit de terre, soit de mer, et porte en cavalier sur sa poitrine ambitieuse l’ordre de Calatrava dont il était grand maître.
Ce bâtard d’empereur avait de belles qualités. 11 était fort brave. Il avait des manières et un langage chevaleresques. Sa courtoisie pour les daines égalait sa fierté avec les hommes. 11 était capable de fidélité, de secret et d’amitié.