‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 56 sur 210 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Il avait des instincts très-nobles et des visées chimériques.

Il était célèbre et populaire. La victoire de Lépante contre les Turcs l’avait sacré. Il n’était pas seulement un héros espagnol, il était le héros de la chrétienté. Tout éclatant de gloire militaire, adopté par les papes, frère du roi catholique, fils de Charles-Quint, estimé des peuples et des cours, le favori des femmes et des soldats, don Juan, qui n’avait pas de souveraineté héréditaire, en rêvait une autre.

Il avait voulu en fonder une à Tunis. Il aspirait à en conquérir une plus belle en Angleterre. Quel songe enivrant ! Jeter du trône dans un cachot Élisabeth, la reine hérétique et geôlière, la tuer au besoin, délivrer Marie Stuart, gouverner avec elle les trois royaumes d’Albion, d’ Écosse et d’Irlande, certes cela valait de tenter le jeu des batailles, à l’assaut d’une triple couronne et de la plus séduisante des femmes. Cette fantaisie romanesque était celle de don Juan, même avantson commandement des Flandres. Il comptait sur les bénédictions du Vatican et sur les secours de l’Escurial. Marie Stuart, qui fut instruite de ces beaux projets, en tressaillit d’aise. Son cœur et sa prison furent tout illuminés.

Il n’y avait que deux difficultés, un roi et une nation. Pour rien au monde l’Angleterre n’aurait souffert le papisme. Elle s’était identifiée avec Élisabeth. Elle était une avec elle contre le catholicisme et contre Marie Stuart. D’un autre côté, Philippe II ne désirait pas un diadème pour don Juan.

Il consentait bien h s’en servir, mais il ne se souciait pas de le rendre indépendant. Il se proposait de le. subordonner toujours. A ce prix, il ne balançait point îi l’employer. Les Flandres étaient la grande affaire de Philippe IL II avait d’abord enveloppé ces provinces comme dans un réseau jésuitique en les soumettant à l’administration cauteleuse de sa sœur Marguerite, duchesse de Parme, conseillée par Granvelle. Puis il avait déchaîné le duc d’ Albe, qui stérilisa, ruina, égor-

gea, et qui en définitive échoua par l'horreur et par la révolte qu’il souleva unanimement. Philippe II remplaça l'implacable duc d’Albc et donna à son gouvernement un coup de bascule. Le successeur du terrible duc, un partisan de Ruy Gômez, prince d’Eboli, n’était autre que don Luis Requesens de Zuniga, grand commandeur de Castille. Sa mission fut d’attirer comme celle du duc d’Albe avait été d’exterminer. Appelé, en 1575, à celte impossible tâche de concilier l’inconciliable, l’inquisition et le protestantisme, la tyrannie de Philippe et la liberté des Pays-Ras, Requesens mourut en 157(i.

Ce fut don Juan que Philippe chargea de continuer le rôle de Requesens. Seulement, comme il se défiait de lui, il attacha à sa personne Escovedo, un compagnon d* Antonio Perez, un commensal aussi et un disciple de Ruy Cornez. Escovedo était préposé aux négociations entre les Flandres et l’Escurial. Il devait de plus observer le brillant prince et avertir le roi. Mais Escovedo ressentit une affection dévouée pour celui qu’il s’était engagé à trahir. D’espion de Philippe, il devint ami de don Juan. Il entra dans l’ambition du prince et il l’enflamma. Dénoncé par d’autres espions, il fut mandé à Madrid.

Resté dans les Flandres, don Juan s’y consuma au milieu d’une double impuissance soit de la paix, soit de la guerre. La haine des Pays-Ras s’opposait à la paix, et la guerre était impraticable sans hommes, sans munitions et sans argent. C’est parmi ces extrémités que le prince succomba à une courte maladie. Cette maladie fut-elle causée par le chagrin et une sorte de peste qui dévastait le camp ou par le poison? Rien n’est plus problématique. Si l’on consulte la correspondance du roi, la mort de don Juan est naturelle. Philippe s’intéresse affectueusement à son frère. Le croyant vivant, bien qu’il fût expiré près de Namur le 4|,r octobre 4578, à trente-trois ans, il lui écrit, le 40 octobre, de l’Escurial :

« Je prends une grande part à vos inquiétudes et surtout à « votre santé, parce qu’elle m’importe beaucoup plus que tout

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