‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 57 sur 210 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

« le reste, sans parler de la peine que j’ai éprouvée, vous « aimant comme je fais, peine que j’éprouverai jusqu’à ce « que vous soyez guéri. » Quand il connut le dénoùment fatal, il écrivit à Vargas à la date du 15 octobre : « J’ai pro- « fondément ressenti la mauvaise nouvelle qui m’est arrivée « de la fin du très-illustre don Juan mon frère, et parce que « je le chérissais et à cause des conjonctures où je suis. »

Voilà de belles protestations. Elles sont fausses cependant ; car Philippe II n’était pas affectionné au prince. 11 lui avait envoyé leur neveu Farnèse, qui fut depuis un si grand capitaine et qui se trouva fort à point auprès de don Juan pour être son successeur. La prévoyance de Philippe, en plaçant dans l’état-major du prince un général toujours prêt à saisir le bâton du commandement, — cette prévoyance est peut-être fratricide; toutefois on ne peut rien conclure, on ne peut affirmer ni la culpabilité de Philippe, ni celle d’Élisabeth non moins intéressée au crime. 11 y a sans doute beaucoup d’accusations contre Walsingham et contre Philippe II, il y a même des indices, mais il n’y a pas de preuves.

Rassurée par le trépas de don Juan, Elisabeth s’occupa d’autres soins, tout en nourrissant une haine de plus envers Marie Stuart, dont l’existence seule était pour la reine vierge un danger renaissant et croissant.

L’esprit de son siècle possédait Élisabeth et remplaçait dans les grands moments ses passions de femme. Elle fit donner deux vaisseaux à Martin Frobisher, du comté d’York. Frobisher était un de ces marins indomptables et inspirés qui avaient la tradition des Cabot et des Chancellor, le pressentiment des Francis Drake, des Charles Howard, des Waller Raleigh, ces héros de la navigation qui seront avec lui les héros de la liberté religieuse et civile contre Y Armada. Il ne songeait en 1576 qu’à tenter vers le nord-ouest un passage aux Indes. Élisabeth l’avait compris ; elle l’encouragea. Lorsque Frobisher descendit la Tamise avec ses deux navires, il

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aperçut la reine, scs dames et scs lords, toute la cour enfin, qui attendait sur la terrasse et aux fenêtres du château de Greenwich. Élisabeth salua d’un geste royal scs navigateurs, qui répondirent pas des vivat enthousiastes. Frobisher et ses matelots emportèrent cette merveilleuse apparition comme un bon présage au milieu des tempêtes de l’Océan. Ils sondèrent dans ce voyage avec une précision plus minutieuse et des découvertes de détail les côtes du Groenland et la mer de ces parages toute peuplée de chiens et de loups aquatiques, de phoques étranges et de baleines prodigieuses.

Francis Drake, de Tavistock dans le Devonshire, était déjà capitaine de vaisseau en 1567, à vingt-deux ans. Sir John Hawkins, son parent et son protecteur, haïssait les Espagnols d’une haine implacable. Drake les abhorra davantage. Il acquit contre eux une grande renommée. Ils lui avaient confisqué toute sa fortune au mépris du droit des gens et ils avaient été sourds aux réclamations du gouvernement anglais. Drake s’était juré alors de se faire justice et il se tint parole. Au mois de juillet 1572, il était avec plusieurs navires aux abords de l’isthme de Daricn. Laissant les navires à l’ancre dans un excellent mouillage, il débarqua à Rio-Francisco, marcha, suivi de deux de ses frères et de cent cinquante matelots, jusqu'à la ville de Nombre-de-Dios, s’empara du fort, pilla tout et se disposait à enlever ses énormes rapines, lorsqu’il fut attaqué par, des troupes si nombreuses qu'il fut obligé de battre en retraite. Beaucoup des siens furent tués, ses deux frères entre autres. Lui-même, blessé grièvement, regagna ses pinasses à la nage et n’échappa que par des prodiges d’audace et de volonté. 11 surprit encore Nombre-de-Dios et ressaisit sa riche proie; mais, repoussé de nouveau, il se réfugia dans un petit havre, pénétra dans les montagnes boisées et se mit en rapport avec les nègres fugitifs de ces rivages. Ils lui apprirent que trois convois de mulets chargés de tonnes d’or et d’argent devaient se rendre de Panama à Nombre-de-Dios.

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