LIVRE IV
Drake ne manqua point d’attaquer et d’enlever ces convois. Tous les jours de cette campagne frénétique, Drake ensanglanta la terre et la mer. 11 était sans cesse dans les alternatives les plus pathétiques, tantôt sauvé, tantôt perdu, se relevant toujours de ses désastres par des ressources incroyables de combinaison et d’intrépidité.
Un soir qu’il s’était glissé près de Rio-Francisco, après une expédition, afin de mettre en sûreté dans scs pinasses le fruit de ses déprédations téméraires, il ne trouva que des vaisseaux espagnols.
Il savait où ses navires étaient à l’ancre. C’était à plus d’une semaine de distance. Comment gagner sans chaloupes sa flottille? 11 ne s’étonne pas un instant, harangue ses compagnons, les électrise et les dirige à son gré. Les haches et les scies succèdent aux sabres et aux arquebuses. Des arbres sont coupés, ajustés, liés. Drake a bientôt un radeau sur lequel il charge ses trésors. 11 fait une voile avec plusieurs sacs décousus, puis recousus ensemble. 11 charpente des rames, un gouvernail, et, s’élançant sur ce frêle esquif, il gagne à travers mille périls un promontoire près duquel il décharge ses prises. Alors, repoussant son radeau, il atteint par les défilés d’une contrée splendide le sable brûlant de la baie des Rochers, où ses vaisseaux sont abrités.
Drake revint en Angleterre avec des sommes évaluées à deux millions de francs. Sir Christophe Hatton l’ayant présenté à la reine, elle lui confia une flotte de cinq bâtiments. Il fit le tour du monde, découvrit le premier le cap Horn, la Nouvelle-Albion, des îles inconnues, vainquit, dépouilla les Espagnols partout où il les rencontra et reparut à Londres avec d’immenses richesses. Parti de Plymouth le 13 novembre 1577, il y rentrait le 3 novembre 1580.
Héros pour les uns, pirate pour les autres, l’opinion était en suspens. Elisabeth la fixa. Elle alla bien accompagnée à Deptford, monta sur le vaisseau de Drake, dîna à bord,
décerna au grand aventurier la chevalerie et le sacra -le glorieux précurseur de la marine anglaise.
Élisabeth eut du génie ce jour-là. Elle préparait par son approbation royale le triomphateur futur de V Armada et le rédempteur de l’Angleterre, peut-être de la civilisation humaine.
Drake était très-robuste, quoique de petite taille. Il avait l’héroïsme de l’instinct, l’ouverture de la physionomie, l’éclair du coup d’œil, la promptitude de l’action. 11 donnait du cœur aux timides et il y eut rarement un poltron avec lui. 11 communiquait l’intrépidité de son âme même aux navires. * Cette frégate, disait un mousse, n’a pas besoin de matelots pour aller au feu : que l’amiral lui dise seulement : « Va, » et elle ira. • Jamais le tourbillon de la mer n’attira un Anglais aussi violemment que Drake, si ce n’est toutefois Blake et Nelson.