LIVRE V
brillante descendue de l’Olympe. Apollon lui offrit une lyre d'or, Bacchus des raisins, Neptune des poissons. Mars des drapeaux. Gérés des épis, Sylvain des oiseaux, Poraone des fruits et des fleurs. La reine s’avança en souriant. A l’issue du pont, une sybille habillée de blanc et couronnée de gui s’inclina devant Élisabeth et lui prophétisa la santé, le bonheur, la gloire, tous les biens de ce monde. Plus loin, à la porte du château, ce fut une autre surprise. Un jeune homme vêtu à l’antique récita des vers dont voici les derniers : « O reine, ies dieux ont déposé à tes pieds les présents que tu mérites, et le maître de cette demeure se donne à toi à son tour. • Leicester parut alors et s’agenouilla au seuil de son château devant sa souveraine, qui lui tendit sa main à baiser. Aussitôt une éclatante illumination jaillit de partout et soudain éclaira au dedans et au dehors les appartements, le parc, les bois et. les eaux. Élisabeth jeta un cri d’étonnement et de plaisir. Toute la cour applaudit.
Pendant dix-neuf jours et dix-neuf nuits ce fut un renouvellement de prodiges. Leicester déploya, sans se lasser, toutes les merveilles du luxe anglais. Il traita une reine et toute l’aristocratie britannique avec le faste d’un empereur. 11 y eut des chasses féodales, des représentations théâtrales, des noces de village, des combats de treize ours, des cavalcades étincelantes dans la forêt. Ces fêtes furent des miracles, et pourtant je les raconte d’une plume distraite ; c’est que je pense à William Shakspeare, à un homme qui fut le plus surprenant de tous ces miracles, et qui, encore enfant et inconnu, assistait à la réception de Kenilworth.
Shakspeare est le plus grand poôte du seizième siècle et peutêtre de tous les siècles. Il s’est inspiré de tout en dépassant tout, en approfondissant tout. La suprême originalité de Shakspeare, c’est de garder un accent distinct au milieu de la vie générale qui se transformait, c’est d’être le poète le plus vaste de l’âme universelle et de rester le poète le plus saisissant de l’âme
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individuelle. 11 est l’aïeul de tous les poètes personnels et impersonnels, l’aïeul sublime dégageant de plus en plus le sang et la sève de sa propre nature, tourmentant son cœur, le meurtrissant, le broyant sous la passion comme le grain sous la meule.
William Shakspeare est surtout le poète du pathétique. Son nom éveille tout un univers de héros, d’héroïnes, de fatalité, de vices, de vertus, de pitié et de terreur. Ce grand Shakspeare est bien un autre roi que les rois de la réalité : il est le roi de l’idéal.
L’histoire a ses hasards.
Parti de Londres pour le comté de Leicester afin de visiter Bradgat, la principale résidence de Jane Grey, je m’arrêtai dans un village brumeux, au milieu d’une contrée pleine de mélancolie, au bord d'une rivière qui coulait travers un paysage de verdure. Cette campagne était le comté de Warwick, cette rivière était l’Avon, ce village était le village de Stratford, à bien peu d’intervalle de Kenilworth. L’humble maison du père de Shakspeare, une étroite maison faite de bois et de plâtre, est située dans ce village de Stratford-sur-rAvon, demeure modeste plus glorieuse qu’un palais, car un nimbe de lumière, sans s’éclipser jamais, brillera même sur ses décombres, même sur son emplacement.
Le propriétaire de cette maison, le père de William Shakspeare, — John Shakspeare, était papiste. Un hasard manifesta cette particularité. Des papiers très-bien conservés furent découverts (1770) entre les tuiles par un maçon qui réparait le toit sous lequel était né Shakspeare. Ces papiers en quatorze alinéas, dont chacun commençait par ces mots :
« Moi John Shakspeare » , contenaient une déclaration de catholicisme.
lîien qu’on ait insinué que William Shakspeare fut catholique, à l’exemple de son père, on ne l’a pas prouvé. Il est vraisemblable même que le jeune poète, si vibrant à toutes