LIVRE V
émotions, fut emporté comme presque tous les hommes de sou temps aux souilles de la réforme. 11 fut probablement de la religion de l’Angleterre. Cependant on ne peut rien affirmer et Shakspeare, qui empreint partout des traces de son génie, n’en a laissé nulle part de sa foi.
La même incertitude obscurcit toute l’adolescence de Shakspeare.
Ouelle était réellement sa profession? Était-il compagnon cardeur de laine ou garçon boucher?
J’adopte la première supposition. Un savant anglais, qui habite le comté de Warwick et qui a recueilli toutes les tra- * ditions sur .Sliakspeare, m’assurait que le grand poëte n’avait jamais posé le pied dans un abattoir. Cet Anglais si frémissant sur les commencements de Sliakspeare n’avait pas d’indice irrécusable pour appuyer son sentiment. Il n’avait que les délicatesses de son enthousiasme. Ces délicatesses, je les ai aussi, et, dans le doute absolu des légendes qui se contredisent, il est bien permis de suivre sa pente.
Or ces légendes font de Shakspeare tantôt un cardeur de laine, et ce sont les plus accréditées, tantôt un boucher, et c’est sur le témoignage d’Aubrey qu’elles se sont répandues. Je me méfie d’Aubrey, qui raconte avec trop de complaisance de prétendus récits dont personne ne garde plus le souvenir à Stratford. II est une affectation de conjectures qui augmente mes scrupules : c’est cette logique d’érudit qui tient à ce que le poëte dramatique, avant de saisir le poignard, ait manié le couteau du mercenaire. Et puis la subtilité littéraire des paysans de l’Avon m’est suspecte. Ils aimaient à répéter, dit leur interprète, les discours solennels de Shakspeare avant d’égorger soit une brebis, soit un agneau. Ne serait-ce pas Aubrey lui-même qui a inventé ces détails et qui, attachant des bandelettes aux béliers pour en faire des victimes, met l’éloquence aux lèvres de Shakspeare et une lame rouge à sa droite pour en faire un sacrificateur?
HISTOIRE D'ÉLISAÜETH D'ANGLETERRE
Au milieu du silence de tous documents sérieux, je n’ai aucun besoin de chercher la vocation du plus grand des poètes tragiques dans le sang des animaux théâtralement versé. Le génie s’explique tout seul, et il me plaît infiniment plus cardeur de laine qu’exterminateur de bœufs, le boeuf Apis fût-il du troupeau.
Ces choses dites et Shakspeare lavé de l’injure des commentateurs dans les eaux pures de l’Avon, je continue.
Shakspeare fut le quatrième des onze enfants qui composaient sa famille. Son père avait été riche. En 1569, il était grand bailli de Stratford. Ruiné plus tard, il ne put exempter les siens d’un travail matériel. Son fils William lui-même, qui avait eu dans la prospérité de John des maîtres et des enseignements, fut obligé de carder la laine.
Telle était sa condition, à l'époque des fêtes de Kenilworth, en 1576. William Shakspeare^ était certainement à ces fêtes ; car entre le château de Lcicesler et le village du poète la distance est courte. Quel ne dut pas être l’empressement du petit cardeur de laine à faire pédestrement ce faible trajet ! Il avait douze ans. Il alla sûrement avec toutes les populations des hameaux voisins contempler la reine et la cour. Il admira l’une et l’autre, au retour des promenades à cheval où Elisabeth entraînait après elle les plus grandes dames de l’Angleterre, les ministres, les favoris, les lords, Leicester, Hntton, Burlcigh, Walsingham, Sackville, Oxford, Henri Lee, Il unsdon, Charles Iloward, Philippe Sidney et vingt autres de cette qualité. Il observa plusieurs fois ces grandeurs qu’il était destiné à peindre, l’incomparable créateur, et, après qu’ils furent évanouis, il évoqua tous ces spectacles, tous ces personnages, dans l’ivresse de son imagination de feu, sous le clocher de son village de Stratford.
Élisabeth ne pouvait, pas remarquer Shakspeare, absorbée qu’elle était soit par les conversations d'affaires,- soit par les conversations de galanterie qui remplissaient ou qui enchan-