LIVRE V
taient ses heures. Tout était distraction autour d’elle. Les respects affectés s’y ajoutaient. La timidité, l'ardeur, l’adoration sous de triples voiles qui tombaient par moments, voilà ce qui la préoccupait à kenilworlh ! Les déclarations énigmatiques et l’amour le plus positif l’attiraient tour à tour. Les festins étaient nombreux, les réceptions splendides, les comédies naïves, les amusements fabuleux. Il se trouvait là des lords qui ne craignaient pas de se ruiner pour briller un jour sous les yeux de leur souveraine. C’était le chevaleresque honneur du siècle. Une fièvre de jeu et d’ambition brûlait toute veine anglaise. Dans ce pays, où les pirates rêvaient la noblesse après la richesse, les seigneurs se faisaient volontiers pirates pour redevenir riches.
Le comte de Leicester, lui, était un pirate de palais, un favori. Il ne s’appauvrissait pas même en prodiguant tout. Son trésor inépuisable était le goût d’Élisabeth. A kenilworth, il n’épargna rien pour plaire. Il fut plus que jamais un modèle accompli d’élégance et de somptuosité. Il portait à sa toque un diamant aussi beau que celui dont Philippe 11 devait faire présent peu avant de mourir à l’infante Isabelle. Le comte était recherché dans la coupe de ses habits, dans le tissu et dans les couleurs des étoffes qu’il choisissait. Il avait les plus rares dentelles, ses chemises ne lui coûtaient pas moins de cent livres sterling la demi-douzaine. Un seul de ses manteaux de zibeline avait été payé mille ducats. Ses modes étaient lAitôt celles de France, tantôt celles d'Espagne, tantôt celles d’Italie. Élisabeth souriait à ces fantaisies de toilette, à ces caprices de luxe, parce que Leicester faisait de toutes ces coquetteries des hommages mêlés de plaisir et d’encens.
La reine ne voyait que cela, elle ne voyait que son favori ; elle ne vit pas Shakspeare, cet enfant de douze ans qui de la roule la regardait à kenilworth, cet enfant de génie perdu dans la foule, ignoré de tous et de lui -même. En rentrant à Greenwich, elle causa curieusement avec un autre enfant de
HISTOIRE d’ÉLISARETH d’ ANGLETERRE
génie, un enfant de quinze ans, François Bacon, plus âgé de trois ans que William Shakspeare. Les deux enfants sont devenus deux des noms les plus éclatants du monde. Élisabeth ne sut jamais à quel point ils honoreraient son règne dans la postérité.
François Bacon était fils de Nicolas Bacon, lequel fut un homme distingué et un ministre prudent. Il eut une dignité équivalente à celle de chancelier. Il fut garde du grand sceau jusqu’à sa mort.
Il avait été marié deux fois. Sa première femme fut Jeanne Fernley dont il eut six enfants, entre autres Nathanaël Bacon, un peintre éminent. La seconde femme du garde des sceaux fut Anne Cook qui lui donna deux fils : Antoine et François. Ce fut ce dernier qui devait être le plus puissant métaphysicien de l'Angleterre.
Son grand-père, sir Anthony Cook, le précepteur d’Édouard VI, était un humaniste très-savant et une intelligence supérieure. Il laissa quatre filles, toutes fort érudites et dont les plus célèbres furent Mildrede qui épousa William Cccil, depuis lord Burleigh, et Anne qui épousa Nicolas Bacon. Les deux sœurs avaient l’une et l’autre beaucoup d’esprit. Lady Cecil traduisait du grec saint Chrysostome ; lady Bacon traduisait de l’italien vingt-cinq sermons d’Ochin sur la prédestination et l’apologie de l’Église anglicane par Jewel, évêque de Adisbury.
Elle ne se contenta pas d’ôtre la mère d’Antoine et de François Bacon, elle fut leur muse. Elle leur apprit tout.
François, un génie transcendant, s’éveilla peu à peu des limbes de la jeunesse. Il travaillait beaucoup même àGorhamburv, dans le comté d’IIerford, où son père avait un petit château, des jardins délicieux et une bonne terre. Quelquefois le précoce métaphysicien avait charmé et embarrassé dans les conversations de cette retraite rustique son père, sa mère, et même leurs hôtes, parmi lesquels il faut compter au pre-