‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 64 sur 210 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Le comte Walter d'Essex laissait un fils doué des plus heureuses facultés. Ce fils, qui fut depuis le célèbre Robert, comte d’Essex, avait â peine dix ans. La haute réputation de son père fut l’étoile de son adolescence. Il attira tous les regards et toutes les bienveillances. Les lords les plus éminents s'intéressaient au rejeton de cette grande race, h. l’enfant dé leur ami. Le comte de Susses et Buvleigh furent ses tuteurs; Édouard Waterhousc fut l’administrateur de ses biens. Toute la noblesse d’Angleterre se considéra en quelque sorte comme la marraine du petit comte. Élisabeth le prit sous sa protection spéciale et se chargea de toutes les obligations les plus onéreuses de la succession.

Le comte Robert d’Essex fut tout de suite un grand personnage. L’amour même de sa mère pour Leicester ne devait pas nuire à sa fortune; car le favori, après les fêles de Kenilvvorth, était plus puissant que jamais. Une lettre d’Élisabeth montre combien la reine s’identifiait à Leicester, qui pourtant alors était secrètement le mari de lady Sheflicld et l’amant de lady Essex. Élisabeth ne s’en doutait pas, cl, dans son ignorance, voici comment elle remerciait avec effusion le comte et la comtesse de Shrewsburv de leurs courtoisies pour son cher Leicester.

* Nos très-chers cousins,

« Ayant appris, par notre cousin de Leicester, non-seule- « ment la réception cordiale que vous lui avez faite dernière- « ment Chatsworth, mais encore la grâce avec laquelle » vous vous êtes chargés de tous les frais de son séjour à Bux- « ton, et le rare présent que vous y avez ajouté, nous croii rions manquer d’égards envers vous, d’après le degré de fa- • veur accordé à notre cousin de Leicester, si nous ne vous « faisions pas comprendre de quelle manière nous vous som- « mes redevables de ces procédés, que nous n’estimons pas

« adressés à lui, mais à nous personnellement, le regardant « comme un autre nous-même. En conséquence, nous vous « assurons que . nous tenons cette dette pour notre propre « dette, et que* nous aurons soin de l’acquitter d’une façon « aussi honorable que le méritent des créanciers tels que « vous, et de manière enfin que vous ne puissiez croire que « vous avez rencontré un débiteur ingrat.

« Élisabeth, reine (1577). »

Cette préférence pour Lcicester n’était pas sans éclipse et n’empêchait pas la reine d’avoir simultanément ou successivement Ilatton, Oxford, Blount, Raleigh, Simier, le duc d’Anjou. Élisabeth était une femme d’État et je ne tairai point les grandes choses qu’elle a faites : la stabilité du protestantisme, la prospérité de l’Angleterre, l’abaissement de l’inquisition, de l’Espagne et de la maison d’Autriche, la prépondérance enfin de la marine et. de la civilisation saxonnes sur toutes les marines et toutes les civilisations du globe. Mais en même temps qu’ Élisabeth était une reine accomplie, elle était une princesse fantasque, absolue, et elle avait dans les veines le sang d’Anne Boleyn et de Henri VI 11. Avant de consulter et de suivre les oracles de sa haute raison, elle était prompte it la colère, aux injures, aux brutalités, aux cruautés, aux emportements de l’amour. Ceux qui prennent au sérieux sa virginité officielle n’ont pas percé au délit des annales convenues jusqu’aux documents primitifs. Elle subordonnait tout à la bienséance ; oui, tout ce qui n’était ni son plaisir, ni son caprice, ni sa passion.

Malgré l’indignation dont la Saint-Barthélemy avait pénétré Elisabeth, elle continua d’une part les négociations de son mariage avec le duc d’Alençon devenu duc d’Anjou et Monsieur; d’une autre part, elle n’interrompit point ses subsides aux Pays-Bas. Elle avait rejeté le protectorat de la Zélande

Page 1