‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 65 sur 210 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

et de la Hollande, mais elle craignait que la France ne l’acceptât par Monsieur et ne s’incorporât ces provinces. 11 lui agréa un moment de les ressaisir en épousant le duc d’Anjou. Ce fut une imagination. Cela manqua de se transformer en une réalité par l’opposition qui s’éleva autour d’elle et qui la surexcita vivement, l.e comte de Sussex l’approuvait, mais Leicester, Hatton la contrarièrent à outrance. Burlcigh et Walsingham étaient indécis. Sur ces entrefaites, Simier, l’ambassadeur d’amour de Monsieur (février 1579) et Monsieur lui-méme (septembre), qui passa la Manche, lui versèrent tous les filtres de la flatterie et la séduisirent par tous les raffinements du Louvre, par tous les prestiges, par toutes les fascinations d’un dandysme français.

Elle fut et parut subjuguée.

John Lvlly avait publié depuis peu un roman dont la première partie était intitulée : Euphues, ou l' Anatomie de l'esprit, et la seconde partie : Euphues et son Angleterre. Ce livre était fort à la mode et mêlait à beaucoup d’esprit encore plus de recherche. Les seigneurs et les dames de la cour d’ Élisabeth en imitaient dans la conversation le style alambiqué dont les traces sont marquées â travers certains dialogues de presque toutes les pièces de Shakspeare. Or Simier et Monsieur se mirent â parler Veuphuisme. Ils plurent par là à la reine autant que par la légèreté de leurs manières et leurs costumes de France. Simief avait encouru l'animosité de Leicester. 11 en avait essuyé quelques avanies soudoyées, jusque-là, dit-on, qu’à une promenade sur la Tamise une balle lui avait été tirée dans la barge même d’Élisabeth, tandis qu’il était auprès de la reine. Quelques-uns assurant que cette balle était, destinée à la reine, Élisabeth, qui était intrépide et politique, jura que non, ajoutant « qu’elle ne croirait de ses sujets au delà de * ce qu’un père peut croire de ses enfants. » Quoi qu’il en soit de ces imputations contre Leicester, il détestait Simier, qui ne fut pas en reste avec lui et qui le mina de jour en jour

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dans l’admiratii n de la reine, mesurant l’infranchissable distance qui la séparait, elle plus qu’une princesse, une vraie déc.- se, d’un sujet présomptueux, tl lui dénonça même le mariage que Leicestcr avait contracté avec lady Essex (1578). Ce qu’il ne dit pas et ce qu’il ignorait, c’est que le comte, qui avait déjà épousé lady Shefficld, était bigame. Mais les noces avec lady Essex suffisaient bien pour Elisabeth. Elle eut des accès de rage. Elle ordonna de jeter Leicester dans la forteresse du parc de Greenwich. Elle parla de l’envoyer à la Tour et de lui faire couper la tête. Elle se calma cependant à la voix d’un ennemi de Leicester, du comte de Sussex, qui insinua doucement à la reine tout le tort qu’elle se ferait par ses violences. Elle révoqua ses rigueurs et sembla pardonner à Leicester, qui était une trop grande habitude dans sa vie pour qu’elle essayât d’y renoncer. 8a jalousie de Leicester n’en fut pas moins une flamme dévorante qui se tourna en horreur contre lady Essex, sa parente, liilede lord Knollis, et en amour plus ardent pour le duc d’Anjou.

Cet amour singulier brûla (1579), puis languit (1580), puis se ralluma (1581). Le duc, un Valois corrompu jusqu’à la moelle, avait une bizarre élégance. 11 était l’élève de sa soeur Marguerite de Navarre, la plus discrètement dissolue des princesses. Malgré la petite vérole, il embrasa Elisabeth. 11 avait celte qualité que célèbre Brantôme sur tous les tons. « Mon « maître n’a qu’un mérite, disait Bussy d’Amboise, il serait « le sultan de cinquante sultanes. » Elisabeth l’avait logé dans son palais. Elle le voyait sans cesse et seul dans des rendezvous prolongés. « Elle lui prouvait sa tendresse, selon les Mé- « moires de Nevers, par baisers, privaultez, caresses et mi- « gnardises ordinaires entre amants. • La mère de lord Talbot avoue que la reine a reçu le duc en chemise et en manteau de nuit un soir dans sa chambre, où elle l’a gardé en tête-à-tête près de trois heures. « La reine, dit Bohun, ne né- « gligeait rien pour charmer le séjour de ce prince à Wite-

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