LIVRE V
« Hall. L’abondance des mets, l’excellence des vins, les par- « fums, les mascarades et les parures de toute espèce étaient « prodigués. On jouait à grands frais des comédies et des tra- « gédies où l’on déployait un luxe asiatique. » Élisabeth ne ressentit peut-être jamais une pareille ivresse.
Les ministres, les favoris tremblants avaient consenti à tout. Pour comble d’imprudence et d’entrainement, à la célébration de son couronnement, au bal, après avoir dansé follement, la reine émue avait ôté son anneau et l'avait passé au doigt de Monsieur. Les rites religieux pour la cérémonie des noces, la formule du contrat étaient arrêtés. Castelnau avait expédié la nouvelle du mariage au roi de France; et Marnix de Sainte- Aldegonde l’avait transmise au prince d’Orange.
Mais tous les obstacles écartés, toutes les oppositions courbées, Elisabeth réfléchit. Sa raison était claire et sa volonté forte. Elle sonda l’abime et elle recula. Elle avait quarantesept ans et Monsieur était jeune. Elle pressentit son inconstance. Elle craignit de n’avoir pas d’enfants, ou, si par hasard elle en avait, elle redouta les dangers d’un accouchement si tardif. Ce qui la retint surtout, ce fut l’eflroi d’avoir un compagnon ou un maître. Tout son orgueil se révolta. Une tempête intérieure la tint éveillée la nuit qui suivit le don de sa bague. Elle fit venir le prince dans sa chambre le lendemain matin. Elle pleura, s’excusa, dit qu’elle aimait toujours, que son cœur était brisé, mais que son peuple ne consentait pas à. leur union. Le prince se relira dans son appartement, jeta la bague, la reprit, la rejeta, s’écriant que les femmes étaient mobiles, et que la femme insulaire était plus mobile que les autres femmes, plus perfide que les vagues de l’Océan dont l’Angleterre est entourée comme d’une ceinture décevante.
11 ne partit pas cependant. Il voulait au moins Élisabeth pour amie. Cette détermination ravit la reine. Elle ne rompait point ainsi avec Monsieur. Elle le traita en favori. l)e la tendresse et pas de mariage, n’élait-ce pas son programme? 8a
144 histoire d’Élisabeth d'Angleterre
popularité allait refleurir avec le lis de sa virginité compromise.
De tous scs gentilshommes, celui qui avait le plus convaincu son intelligence, c’était Philippe Sidney. Dans un instant lucide, elle lui avait demandé conseil. Lui, un chevalier, un patriote, un penseur et. un protestant, un témoin d’ailleurs des massacres de Paris, lui écrivit cette courageuse lettre :
« Comment les cœurs anglais pourront-ils ne pas être
« blessés vivement, et se refroidir même pour vous, en vous « voyant prendre pour époux un Français et un papiste, le « fils de la Jézabel de notre siècle, celui dont le frère sacrifia « sa propre sœur en mariage pour rendre plus facile l’égor- « gement de nos frères? Ceci, je le répète, doit inspirer à. tout « esprit véritablement religieux de l’horreur pour un tel maî- « tre, et doit conséquemment affaiblir l’amour plein d’espé- « rance que chacun a placé en vous.
, « Quant à Monsieur, jugez par ses actions passées et les « apparences qu’il montre s’il est capable d'agir contre l’inté- « rôt de vos États. Scs goûts comme Français, son éducation « frivole, son humeur inconstante, qui le porte h se pronon- « cer tour à tour pour son frère et contre lui, son interven- « tion dans les affaires des Pays-Bas, ses soins empressés « tantôt pour la fille du roi d’Espagne, tantôt pour Votre Ma- « jeslé, sont autant de preuves évidentes qu’il est susceptible « d’être emporté par l’impulsion irréfléchie des circonstances. « Il a appris à rechercher les grandeurs et l’éclat partout, « sans s’inquiéter des moyens par lesquels il peut les obtenir. « Il n’a pour conseillers et ministres que des jeunes gens qui « regardent le mécontentement comme un juste fondement A « toute révolte; ils n’ont jamais vu de liberté qu’au milieu des « factions et des rébellions, et plusieurs d’entre eux ont trempé « leurs mains dans le meurtre. Avec des esprits aussi capri- « cieux et de semblables favoris, que doit-on attendre? Pen-