LIVRE V
« sez-vous qu’un tel époux respectera les conditions que vous « lui aurez imposées?
« Laissez, croyez-moi, vos excellentes vertus, votre piété,
« votre justice, votre libéralité, briller de plus en plus, s’il « est possible ; que votre conduite soit calculée de manière à « satisfaire les cœurs de vos sujets. Ne privez pas de votre « confiance ceux qui ont placé leur confiance en vous, et à « qui vous avez commis le soin important de vos affaires. En « ne vous trahissant pas vous-même, vous resterez ce que vous « avez été jusqu’à présent : l’exemple des princes, l’ornement « de votre siècle, le rejeton le plus illustre de vos ancêtres et « le miroir de la postérité. »
Cette lettre, quoique pénible à Elisabeth, avait été persuasive. Elle fut d’un grand poids dans sa décision contre les noces françaises. Bien que mécontente, la reine donc ne disgracia pas Philippe Sidney. Sa rage s’exerça sur un esprit moins mesuré, sur un puritain du nom de Stubbs. Ce hardi pamphlétaire n’était pas le premier venu. Il avait eu de grands succès classiques à Cambridge. Spenser l’aimait et lord Burlcigh l’estimait. Stubbs fut effrayé et indigné du gouffre qui se creusait sous les pas de la reine. Il l’avertit violemment, se plaignant qu’elle fût dégénérée de ses anciennes qualités, flétrissant le duc d’Anjou, maudissant ce mariage comme un mariage sacrilège entre « la fille de Dieu et le fils du diable » . Toute transportée de colère, Élisabeth déféra le téméraire écrivain, l’éditeur et l’imprimeur à la cour du banc du roi. Ces malheureux furent condamnés à perdre la main droite. Élisabeth raya l’imprimeur, mais la féroce princesse ne releva point les deux autres de la sentence barbare. Stubbs et son éditeur eurent le poignet tranché par le bourreau, en plein marché, à Westminster. Stubbs, qui avait eu dans sa brochure le dévouement d’un citoyen , montra dans son supplice le courage d’un martyr.
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La reine en définitive avait suivi le conseil de Philippe Sidney et du pauvre Stubbs. Déterminée à ne pas épouser le duc d’Anjou, elle redoubla pour lui de caresses. Elle le garda dans son palais plus de deux mois encore. Quand il ne fut plus possible de le retenir, elle l’accompagna jusqu’à Cantorbéry (8 février 1582) et ne se sépara de lui qu’au igilieu des larmes en lui faisant promettre de revenir au mois de mars. « Monsieur « s’est embarqué pour la Flandre, écrit lord Talbot à son père « le comte de Shrewsbury. 11 a emmené avec lui milord Lei- « cesler, milord JTunsdon, milord Charles Howard, milord « Windsor, milord Sheflield, milord Willoughby et un grand « nombre d’autres jeunes seigneurs. Dès qu’il sera arrivé à « Anvers, ils reviendront tous. On pense que ce sera à peu « près dans une quinzaine. Les adieux du duc et de la reine « ont été fort tristes ; ils ne se sont quittés qu’à regret. Sa t Majesté, à son retour, ne logera dans aucun des endroits où « elle s’est reposée en allant; elle n’ira pas non plusàWhite- « Hall, parce que cette résidence lui rappellerait trop celui « auquel elle s’est arrachée avec tant de déchirement, Mon- « sieur s’est engagé à repasser la mer au mois de mars; mais « il n’est pas sûr que les affaires des Pays-Bas le lui per- « mettent. »
Ce prince fut couronné duc de Brabant à Bruxelles (19 février 1582), comte de Flandre à Gand (20 août). A l’aide de l’Angleterre et de la France, il tint en échec le duc de Parme. S’il eût été grand ou seulement honnête, une noble destinée l’attendait. Mais il n’était que le dernier des Valois, et il essaya d’asservir ce généreux peuple de Marnix et de Guillaume, au lieu de le gouverner. Chassé par la Hollande qu’il avait trahie (1583), il expira de sa propre honte et du poison de Philippe H, le 10 juin 158/j.
Cette mort affranchit Élisabeth de sa passion très-réelle, quoique bizarre. Elle se manifesta durant les péripéties de cette passion, y compris le procès de Stubbs, ce qu’elle fut