LIVRE V
nement? 11 exigea de tout le clergé une soumission à la suprématie de la reine et au formulaire de 1560. Les démissions et les destitutions furent nombreuses. Burleigh et les autres ministres se prononcèrent contre ce despotisme spirituel. Whitgift persista. Il entraîna la reine. Il lui persuada que sa sévérité n’était pas de la tyrannie, mais de la logique. Il déclara que son devoir était de mettre de l’ordre dans l’Église comme la reine en mettait dans l’État. Et puis cet archevêque si hautain, ce primat inflexible était un administrateur au moins autant qu’un théologien. Il aimait le luxe dans son palais et la pompe des cérémonies dans sa cathédrale. Les costumes ecclésiastiques devinrent de plus en plus magnifiques sous son influence, et, pour comble de perfection, il n’admirait que le célibat. Le mariage lui semblait une déchéance. hit, ce qui est extraordinaire, c’est que cette con'ormité rare avec la reine n’était, ni une adulation, ni une diplomatie chez Whitgift. Élisabeth le sentit et investit le primat de la plénitude du pouvoir religieux. 11 fut le pape de l’Angleterre.
Il frappa tour à. tour et quelquefois en même temps les puritains et les catholiques. Élisabeth lui était reconnaissante de ces duretés. Ce qui rendait peu à peu l’humeur de la reine atrabilaire, c’était la décadence de sa beauté. Elle se la dissimulait en vain. A travers les flatteries universelles, un éclair de vérité traversait parfois la reine. Elle brisait de temps en temps un miroir. Aux approches de la vieillesse, elle avait des fureurs soudaines. Elle était terrible à ses ministres, à. ses favoris, à, Burleigh, à Walsingham, Leicester; elle outrageait sir Henri Sidney, le comte de Shrewsbury, des serviteurs éprouvés cependant. Elle était acariâtre avec les femmes de son intimité, surtout avec les plus jeunes et avec les plus belles. Elle les gourmandait, les outrageait, les battait même. Elle leur dressait les plus noires embûches. En voici une entre autres. Elle avait remarqué depuis plusieurs
150 histoire d'Élisabeth d’anoleterre
semaines que la cousine de sir Mathieu Arundel était fort pensive. Elle lui dit un matin dans son parc, à la promenade :
« Mignonne, songerais-tu à te marier? — Non, madame, reprit la charmante enfant. Je ne me marierai que si mon père consent à me donner celui que j’aime. — C’est bien, répliqua la reine ; et le soir elle demandait au père s’il permettrait que sa fille épousât, l’homme qu’clle avait choisi. « Je ne savais pas, dit le père, que ma fille eût une préférence. Mais si elle en a une et que Votre Majesté l’approuve, je ne m’y oppo-, serai pas. — Accordez-rnoi votre autorité. — Bien volontiers, madame. » Le lendemain la reine mande celle qui lui a fait un timide aveu. Dès qu’elle s’avance, la reine lui dit : «J’ai le consentement de ton père. — Ah! s’écrie la jeune lady, que je vais être heureuse! — Heureuse, réplique la reine, oui, si tu as de la vertu. J’ai le consentement de ton père, mais je le garde. Tu n’épouseras personne. Sois vierge comme moi; c’est l’état le plus parfait. » Telle était Élisabeth à cinquante ans. Son envie sévissait contre toutes les femmes. Jusqu’où ne se vengera-t-elle pas sur Marie Stuart, qui disait :
« Rien ne me nuit tant auprès d’elle que de lui être si proche parente ! » c’est-à-dire légitime, quand elle est bâtarde. Une chose nuisait encore plus à l’imprudente Marie, c’était d'être plus belle et plus jeune que sa rivale, c’était d’avoir inspiré tant d’ passions à tous, et à Brantôme ce mot délicieux : « 11 n’est pas jusqu’aux doigts de la reine d’Écosse qui ne doivent rien à ceulx de l’Aurore. » Ce mot était pour Élisabeth un crime de lôse-majesté envers scs mains, qu’elle regardait comme incomparables. Hélas ! tout est sérieux, quand tout peut aboutir à une sentence de mort.
En 1582, le roi d’Espagne, provoqué par l’intervention persévérante d’Élisabeth dans les Pays-Bas, lança contre l’Irlande une petite armée de soldats et de prêtres, afin de conquérir et d’insurger le pays par les armes et par la prédication. Philippe II avait obtenu facilement une bulle du pape