LIVRE V
qui investissait de la souveraineté le roi catholique. Élisabeth, moralement dépossédée, fut énergiquement défendue. Le lord dépoté d’Irlande, Arthur Grey, avait ses instructions. 11 les exécuta, les aggrava même. Sa promptitude fut incroyable. 11 frappa comme la foudre. Les Espagnols avaient fait une pointe rapide, tuant quelques corps de garde isolés, répandant la bulle traduite dans les chaumières et dans les manoirs. Deux ou trois seigneurs poussèrent leur cri de guerre et se joignirent avec leurs vassaux à l’expédition. Le moment était décisif. L’insurrection allait s’étendre avec l’impétuosité d’un incendie. Lord Grey ne lui donna pas une minute. Il fondit sur les Espagnols, les battit, les repoussa dans un camp retranché qu'ils avaient construit et fortifié près du rivage de la mer. Là, pendant que le lord député pressait le siège de cette place improvisée, il envoya des détachements dans les districts les plus échauffés. Quelques Irlandais furent pendus aux arbres des chemins et la terreur succéda à l’enthousiasme. Arthur Grey en même temps emportait d’assaut le camp retranché des envahisseurs. Il les fit tous passer au fil de l’épée. Un petit nombre d’officiers furent admis à rançon. Double combinaison de barbarie et de cupidité dont les larmes de lord Grey ne laveront pas l’horreur devant la postérité. Élisabeth fut hypocritement habile, selon sa coutume. Elle blâma en public son terrible représentant qu’elle avait mandé à Londres et elle le loua en secret.
Arthur Grey retourna en Irlande lord député. La révolte parut étouffée ; mais elle subsistait avant le débarquement des Espagnols, après leur égorgement elle subsista. Elle brûle encore. L’Irlande est un volcan de vengeance qui gronde sourdement, lorsqu’il n’éclate pas. Condition tragique de l’Angleterre, son génie et son crime éternels, de s’enrichir par la conquête, puis d’assurer la conquête par l’extermination ! La nécessité du sang que vous invoquez dans l'Inde immense aussi bien que dans la petite Irlande ne vous justi-
histoire d’élisabeth d’ Angleterre
liera jamais, ô moderne Carthage, et précipitera votre chute ; car cette nécessité atroce, c’est vous qui la faites et qui la refaites partout et toujours.
La plus grande victime de l’insurrection tentée en 1582 fut le comte de Desmond. C’était un seigneur féodal très-brave, très-éloquent, très-astucieux, prodigue de sa parole, mais moins fidèle à sa parole qu’à sa haine contre les oppresseurs hérétiques de sa patrie. Élisabeth se méfiait de lui et le recommandait sans cesse à la surveillance de ses lords députés. Il s’était mis en campagne au premier signe des Espagnols et il avait attaché à sa bannière la bulle du pape qui détrônait Elisabeth. Très-inférieur en ressources aux Anglais, il avait lutté contre eux héroïquement. Chassé de tous scs postes militaires, il avait vu ses citadelles démantelées et ses serviteurs immolés autour de lui. Il avait été forcé de fuir et il erra dans les marais, sous les forêts et par les montagnes de sa terre natale. La comtesse sa femme, privée comme lui d’asile, suivait ses pas de retraite en retraite. Ils souffrirent la faim, la soif, le froid. Ils se glissaient furtivement dans les ravins humides, dans les rochers escarpés. Pour ces proscrits infortunés la verte Érin des ancêtres était voilée de désolation.
Leur itinéraire fut plein d’aventures sinistres avant la catastrophe funèbre. Un jour, le comte et la comtesse étaient blottis dans une grange sous la paille. Une patrouille anglaise y pénètre, sonde le chaume à coups de piques, prête l’oreille, n'entend aucun bruit et sort. La comtesse pousse enfin un gémissement. Elle avait été blessée au bras et avait eu la force de se taire pour sauver son mari. Un autre jour, ils entraient sous les voûtes d’une caverne. Ils espéraient s’y cacher pendant la nuit. Soudain ils sont assaillis par deux chiens sauvages. Le comte en tue un avec son couteau de chasse, qui este dans la gorge de l’animal expirant. Sans arme, il s’élance sur le chien qui attaquait la comtesse et l’étrangle après une lutte acharnée. Une autre fois encore, pour éviter les habits