LIVRE
dait. Il orna la proue de sa croix de légat et il aborda, le 14 novembre, à Westminster. On lui rendit des honneurs aussi grands qu’à Philippe lui-même. L’évêque de Winchester et tout le conseil allèrent à sa rencontre jusqu’aux portes de Londres. Le roi lui donna la main à la porte de Wite-IIall et la reine à la porte de la chambre de parade. Le palais de Lambeth avait été préparé pour sa résidence. Il alla s’y loger après une longue conversation avec Philippe, Marie et Gardiner.
Le 29 novembre, le parlement accueillit à genoux la réconciliation du royaume et du siège pontifical. Le légat leva l’interdit lancé par Paul III contre l’Angleterre. Le roi et la reine proclamèrent que le titre de chef de l’Église n’appartient qu’au pape et ils y renoncèrent l’un et l’autre solennellement. Le schisme et l’hérésie furent anathématisés et une ambassade d’obédience fut envoyée à Jules III.
La terreur sévit partout. Les prêtres mariés perdirent leurs femmes et leurs bénéfices, les évêques protestants leurs dignités et leurs privilèges. Beaucoup furent emprisonnés, puis décapités; les plus infimes furent pendus.
Les ambassadeurs vénitiens marquaient alors leurs traces en Angleterre comme partout.
Après Sébastien Giustinian et Ludovico Falier qui font le portrait de Henri VIII avant 1533, ce qui explique leur bienveillance ; après Daniele Barbaro qui représente en homme d’État sa république sous le gouvernement d’Édouard VI; après Soranzo qui peint la reine Marie et le peuple anglais, — débarquait à Londres Giovanni Michieli, en 1554, l'année même du mariage de Philippe d’Espagne. Michieli, qui ne prononça dans le sénat de Venise sa Rclazionc qu’en 1557 avait tout obsérvé depuis 1554, et il est indispensable à consulter soit sur le fils de Charles-Quint, soit sur les deux filles de Henri VII 1, — la reine Marie et la princesse Élisabeth. Sous la gravité du patricien, l’ambassadeur était un politique
18 histoire d'élisabeth d’angleterre
accompli ; sa figure et son attitude sont d’un sénateur et d’un artiste.
Bien n’est saisissant comme l’apparition de ces hommes de l’Adriatique aux chaudes physionomies méridionales dans la pâle Albion. Le peuple anglais aux cheveux rouges, aux joues vermeilles, aux yeux gris et cupides, voyait passer avec jalousie ces nobles étrangers. 11 est vrai qu’ils étaient les bienvenus chez les lords dont la politesse était inépuisable et qui recevaient comme des princes dans leurs châteaux. Ils y exerçaient une hospitalité fabuleuse. Lord Pembroke avait plusieurs millions de rente et jusqu’à mille domestiques en livrée. 11 n’était néanmoins ni le plus riche, ni le plus puissant des lords.
L’Angleterre, très-apte à la guerre par sa bravoure et ses guinées, est cependant plus prèle à la paix par ses facultés caractéristiques : l’industrie, le commerce, la marine. Telle nous la voyons aujourd’hui, telle la voyait Giovanni Michieli.
Ce diplomate éminent nous a transmis sur Marie et sur Élisabeth des renseignements précieux.
La reine était jêtue magnifiquement, ce qui ne l’empêchait pas d’être petite et maigre. Elle avait les yeux saillants et myopes; son visage atrabilaire inspirait l'effroi, et sa voix virile était à elle seule une terreur. Très-habile à l’aiguille, elle jouait bien aussi du luth et du clavecin. Elle travaillait beaucoup... mais à quoi? — à dépouiller les uns de leurs terres, les autres de la vie, à confisquer et à tuer. Voilà comment elle eut un sentiment si profond et si amer de son impopularité.
Elle était jalouse de Jane Grey jusqu’à l’immoler; elle le fut d’Élisabeth jusqu’à l’emprisonner. Plus instruite que la reine, laquelle u’était pas ignorante, Élisabeth était douée de quelques autres avantages qui lui nuisaient. Elle avait la taille grande, les yeux beaux, les mains incomparables. En général, les portraits, soit de la plume, soit du pinceau,