‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 71 sur 210 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

rouges, les nobles fugitifs furent obligés de traverser une rivière avec l’eau jusqu’aux épaules. Le comte soutenait la comtesse, et l’encourageait tendrement.

Traqués plus étroitement, il s’étaient abrités dans une hutte de bûcheron, lorsqu’ils furent surpris par les Anglais. Avant que le comte eût tiré son coutelas, un sergent mercenaire l’avait frappé au bras et à la poitrine. Il fut entouré, serré, renversé. Se relevant d’un bond, il écarta un instant ses bourreaux en s’écriant avec la majesté d’un chef héréditaire : « Je suis le comte de Desmond. » Fascinés quelques minutes, les Anglais hésitèrent, mais ramenés au meurtre à la voix du sergent qui les commandait, ils achevèrent le chef irlandais. Après l’avoir abattu ils lui coupèrent la tête, qui fut envoyée à la reine. Élisabeth la reçut avec un atroce plaisir et ordonna de l’exposer sur le pont de Westminster. La comtesse mourut de douleur.

C’est à cette date que nous rencontrons en Irlande Walter Raleigh. Il s’était distingué partout, et, pour prix de ses services, il avait été nommé gouverneur de Cork.

Raleigh était un gentilhomme du Devonshire. Soit père, d’une ancienne race et d’une fortune médiocre, n’avait guère à lui léguer que de l’honneur. C’était assez pour Walter Raleigh. Il fit ses études à Oxford. Il ne les avait pas terminées qu’à l’àge de dix-sept ans, déjà écrivain et poète, il s’engagea parmi les volontaires qui allaient au secours des huguenots de France (1569). C’est dans une fraternité héroïque de six ans avec eux qu’il acquit une précoce expérience de la guerre. Cet adolescent était un tacticien. Il revint à Londres (1575) et se livra tout entier aux lettres. En 1578, il fit une campagne, sous le général Norris, pour les Pays-Bas contre les Espagnols; en 1579, impatient d’une gloire nouvelle, il mit à la voile avec son illustre beau-frère, sir Ilumphrey Gilbert, et tenta d’établir une colonie à Terre-Neuve. •

L’année suivante, il partait pour l’Irlande avec une com-

mission de capitaine. Lorsque nous le retrouvons à Cork en 1582, il n’a que trente ans et déjà sa renommée est éclatante. Partout il a été brave, spirituel, entreprenant; partout il a été cité pour son intrépidité sur les champs de bataille et pour son adresse dans les négociations. 1 1 correspondait avec le comte de Leicester, mais il n’était pas connu de la reine.

Une circonstance les révéla l’un à l’autre (1583). Walter Raleigh eut une contestation relative à l’Irlande avec lord Grey, son supérieur. Ils furent mandés à cette occasion devant le conseil des ministres qui, sans distinction de grades, cherchait à s’éclairer des lumières de tous ceux qui avaient séjourné dans ce turbulent pays. Raleigh continua d’être d’un autre avis que son général. Il parla en orateur consommé et en profond politique. 11 convainquit le conseil et il charma la reine, qui avait désiré l’entendre aussi.

Quelques semaines après, Élisabeth se promenant dans ses jardins avec un nombreux cortège de noblesse, un peu de boue l’arrêta. Elle allait retourner sur ses pas et gagner par un détour l’allée sablée qu’elle ne pouvait aborder directement, lorsque Raleigh d’un mouvement soudain, avec une politesse aussi aisée qu’inventive, se dépouilla de son riche manteau et le jeta comme un tapis sous les pieds de la reine. Elisabeth, étonnée et encore plus ravie, franchit sur ce pont de velours la fange du chemin. Elle remercia d’un regard et d’un sourire qu’envièrent tous les lords ce hardi jeune homme qui lui avait plu au conseil par son éloquence persuasive et qui lui plaisait à l’air libre par sa courtoisie chevaleresque. La femme était séduite autant que la reine.

Walter Raleigh était très-grand. Sa taille souple et haute s’alliait à une grâce singulière. Il faisait tout plus vite et mieux que les autres. 11 ne dormait que cinq heures. Il s’en réservait toujours quatre pour l’étude. Les autres heures étaient consacrées à scs devoirs de marin s’il était sur un vaisseau, à ses stratagèmes d’oflicier s'il était sous la tente, ou à

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