LIVRE V
ses plans soit d’amoureux, soit d’ambitieux, s’il était à la cour. Plus Élisabeth le vit, plus il l’intéressa. Il avait la ligure longue, hàlée et bronzée. On y lisait tout un poëme d’aventurcs. Ses yeux découvraient au loin des perspectives mystérieuses. Scs narines respiraient les parfums du nouveau monde. Sa bouche invoquait dans de muettes incantations le génie des lieiLx inviolés, au delà de l’Océan. Son front immense contenait toutes les idées. Ce visage est plein d’un enthousiasme inextinguible et resplendit du foyer qui brûle intérieurement l’un des plus beaux types de notre race. Une structure de croisé, un cou nerveux sortant d’une fraise de dentelles et portant une tète olympienne : voilà Raleigh.
Au milieu de ses campagnes en Irlande, il se lia d’une tendre amitié avec Spenser, le grand poète, que Philippe Sidney par l’intervention de son oncle Leicester avait fait nommer secrétaire de lord Grey. Spenser, qui avait une puissante imagination, avait aussi une profonde intelligence. Il composa un livre fort lumineux sur la situation du peuple irlandais. Il fut investi pour prix de ce travail de la propriété de plusieurs terres qui avaient appartenu au comte de Desmond. Il s’installa dans le manoir de Kilcolman, où il eut le bonheur d’oITrir l’hospitalité à Raleigh. Ces deux esprits d’un si haut vol vécurent dans une fraternité littéraire et planèrent de là sur quatre ailes, comme deux Italiens de la cour des Médicis, au-dessus des carnages. Ils s’arrachèrent l’un à l’autre à regret.
Raleigh devint à Greenwich, et c’est son moindre titre, l’un des favoris d’Élisabeth. De lui et des autres il fut parlé dans les châteaux de la vieille Angleterre. La plus haute compagnie se vengeait ainsi par la médisance du despotisme de la reine. Une lettre authentique de Marie Stuart à Élisabeth manifeste à merveille le ton sarcastique des conversations de l’aristocratie vers I58ft.
Marie, qui fut détenue quatorze ans à Sheflield, avait été
HISTOIRE II’ ÉLISABETH ü' ANGLETERRE
pendant tout cet espace de temps l’amie de la comtesse de Shrewsbury, la femme de son liôte. Après cette longue intimité, la comtesse, soit jalousie réelle, soit plutôt complaisance pour la haine d’ Elisabeth, se plaignit amèrement d’une liaison coupable entre lord Shrewsbury et la reine d’Ecosse. Le comte obtint de sa femme une rétractation et Marie écrivit une lettre aussi cruelle pour la comtesse que pour la reine, une lettre téméraire, mais confirmée par d’autres documents incontestables.
Marie Stuart à la reine Elisabeth .
Sai.s date (novembre 1581.)
« Madame, selon ce que je vous ay promis et avés depuis « désiré, je vous déclare, ores qu’avecques regret, que telles a choses soyent ammenées en questions, mais très sincère- « ment et sans aucune passion, dont je prends mon Dieu à « tesmoing, que la comtesse de Shrewsbury m’a dit de vous « ce qui suit au plus près de ces termes. A la plupart de « quoy je proteste avoir respondu, la réprimandant de croire « ou parler si lissentieusemcnt de vous, comme chose que je » ne croyois point, ny croy à présent, cognoissant le naturel « de la comtesse et de quel esprit elle estoit alors poussée
* contre vous.
« Premièrement, qu’un (le comte de Leicester) auquel elle « disait que vous aviez faict une promesse de mariage devant t une dame de vostre chambre, avoit couché infinies foys « avecques vous... mais qu’indubitablement vous n’estiez pas « comme les autres femmes, et pour ce respect c’ estoit follie
* à tous ceulx qu’affectoient vostre mariage avec M. le duc
* d’Anjou, d’autant qu’il ne se pourrait accomplir, et que