‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 76 sur 210 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

la cité municipale profanée par les bandes espagnoles. Il coupa, malgré l’infériorité numérique de sa cavalerie, le renfort c[ue le duc de Parme avait ordonné de jeter dans Zutphen. 11 eut en effet un magnifique succès, mais ce fut, hélas! le dernier. Il faut lire la lettre de Leicester à sir Thomas Heneage, capitaine des gardes de la reine. Nulle part cette rude rencontre où succomba Philippe Sidney n’a été racontée avec une émotion aussi sincère.

« Mon neveu, écrit le général, eut un cheval tué sous lui ;

« après en avoir pris un autre, il retourna au feu et renversa « les mousquetaires. Il reçut une blessure terrible à la cuisse,

« trois doigts au-dessus du genou. L’os est tout à fait brisé.

« Dieu a permis pour prix de ce malheur qu’un si petit nom- « bre vînt à bout d’un si grand, ce que je ne crois pas qu’on « ait vu depuis bien des années. »

Leicester retrace la défaite des ennemis. Quatre de leurs officiers supérieurs les plus renommés sont morts. Le comte Hannibal et le capitaine Georges Crcssier sont prisonniers. Tout le monde a fait son devoir; quelques-uns ont été bien au delà. Sir William Stanley, sir Thomas Perrot, le jeune Essex, sir William Russel, milord Willoughby se sont immortalisés.

« Personne dans le monde, reprend Leicester, n’est plus « digne de louange que ce lord Willoughby. Ni lui cependant, « ni les autres ne furent atteints. Il n’y eut de blessé parmi

* cette élite de l’Angleterre que mon neveu, mon infortuné

* Philippe. C’est pour moi seul que la perte est irréparable. « Ce jeune homme était ma plus grande joie dans l’univers « après Sa Majesté, et je donnerais tout ce que je possède pour » le sauver. J’ignore comment tout finira, mais je crains bien « que ce ne soit de la manière la plus funeste pour moi. La « blessure est très-dangereuse. Je n’ai jamais vu supporter la « souffrance avec plus de courage. Malgré ses angoisses, mon « cher Philippe conserve l’excellence de son cœur: il console

HISTOIRE D’ÉLISAUETH d'aNOLF.TERRF.

u tous ceux qui l’entourent autant qu’ils peuvent être consolés. « Dieu veuille m’accorder sa vie, mais je n’ose l’espérer. * Après sa blessure par où tout son sang paraissait s’écouler, Philippe Sidney fit encore un mille et demi à cheval pour regagner le camp. Leicester et tous les lords étaient désolés ; Sidney seul était calme. 11 parla de la reine, de la patrie, de la religion avec sensibilité. Il se résigna stoïquement à la mort. Il expira les yeux fixés sur sa femme, la fille de Walsingham, une main dans sa main, entre son frère Robert et le comte de Leicester.

Philippe Sidney n’avait ni la duplicité de Walsingham son beau-père, ni la scélératesse de Leicester son oncle. Sa mère, la sœur de Leicester, l’avait pénétré de douceur et de force. Elle lui parlait sans cesse des vertus, de la science, du courage, de la magnanimité de Jane Grey qui était la tante de Philippe.

Jane fut l’idéal de son neveu. « Moi, disait-il, qui ai l’honneur de lui appartenir, je voudrais bien lui ressembler de loin. » 11 lui ressemblait en effet autant qu’un héros peut ressembler à une sainte.

Avec scs habitudes de cour, il était dévoué au protestantisme le plus austère. 11 était bien en cela scion la tradition de Jane Grey.

Le visage de Philippe Sidney était anglais. Son menton est osseux, sa bouche fine, son ne/, aristocratique, son front vaste, et scs yeux gris-bleu sont très-perçants. Ce qui frappe dans cette figure, c’est l’intelligence dont elle rayonne; ce qui plaît, c’est le courage mâle qu’elle exprime ; ce qui touche, c’est la délicatesse exquise, c’est l’abnégation, c’est la bonté qu’elle respire.

On se rappelle involontairement un trait de la vie de Philippe Sidney.

Il avait été blessé en Hollande, au début de la campagne.

Il gisait sanglant, dévoré d'une soif brûlante. Un de ses

Page 1