LIVRE V
écuyers était parvenu avec beaucoup de peine à lui trouver un peu d’eau dans une coupe rustique. Au moment où Philippe portait avidement cette coupe à sa bouche, un soldat mourant qui le regardait à quelques pas de lui s’écria faiblement : « De l’eau ! de l’eau ! » Sidney, remué par cette voix agonisante, s’arrête, rend la coupe pleine à son écuyer et lui ordonne de la porter au pauvre soldat qui but jusqu’à la dernière goutte. Sidney l’observait en souriant, heureux d’étancher sa soif du bien, plus ardente encore que sa soif des lèvres.
Le dernier soupir de ce noble Philippe Sidney s’entendit en Europe. Philippe 1 1 était le parrain de ce gendre de Walsingham, et don Juan d’Autriche avait été son admirateur. Ce qui vaut mieux, le prince d’Orange, Marnix de Sainte-Aldegonde et du Plcssis-Mornay furent ses amis. Spenser, le poète, et Cambden, l’historien, l’avaient eu pour Mécène et le célébrèrent avec larmes. Les universités de Cambridge et d’Oxford prirent le deuil. La cour le prit aussi et même Elisabeth qui témoigna de profonds regrets. L’Angleterre et les Pays-Bas se disputèrent ses dépouilles mortelles et l’honneur de lui élever un monument funéraire. L’église de Saint-Paul reçut définitivement les glorieux restes et les abrita pieusement sous ses voûtes. O charme éternel des héros religieux! Vous traversez la tombe, vous usez le temps, vous consacrez entre tous Philippe Sidney qui exprima dans sa vie et dans sa mort la vérité, la vertu, le dévouement, l’intelligence, l’amour, toutes les aspirations sublimes ! Ce charme du beau et du bien qu’il communique à une si longue distance, Fulke Grévillc le ressentit au plus profond de son cœur, lui qui ne demanda d’autre épitaphe que ces mots : « Ci-gît un ami de Philippe Sidney. » Leicester lui-même, on se le rappelle, pleura dans une effusion son neveu ; et cette douleur qui lui arracha des cris si pathétiques témoigne, ce que, je ne croyais pas, qu'il avait dans la poitrine une fibre humaine. Cette douleur fut du moins un hommage indirect au sentiment moral ; elle fut un
histoire d’éusabeth d’ Angleterre
éclair divin dans la nuit de ses perversités. Cet éclair avait été précédé et fut suivi des ténèbres de la conscience.
Après la mort de Sidncy, la reine rappelant Leicester, il s’empressa d’obéir. Il ne se souciait pas de rester sans Philippe en face du duc de Parme. 11 était plus qu’insuffisant, il était nul et hors de proportion avec sa tâche immense. 11 sentait tout cela confusément. Les États n’essayèrent pas de le retenir. 11 avait attenté à leur privilèges, extorqué leurs finances, relâché la discipline militaire, méprisé les lois. C’était un mauvais général et un mauvais administrateur. Élisabeth lui pardonna tout. Elle était heureuse de le revoir et elle avait besoin de lui pour se raffermir dans ses desseins sur Marie Stuart.
Le catholicisme et le protestantisme continuaient leur duel par la lutte de ces deux princesses. Les intérêts se mêlaient au fanatisme, qui est la folie de la piété comme la superstition en est l’imbécillité, et attisaient cette lutte tragique. Or la superstition, le fanatisme et- les intérêts sont à la religion ce que le vert-de-gris est à certains métaux précieux : il n’en détruit pas la valeur intrinsèque, mais il la dénature en l’empoisonnant. Rome excommuniait Élisabeth, Philippe II et les jésuites lui lançaient des meurtriers afin d’ajouter au front de Marie Stuart la couronne d’Angleterre ; Élisabeth, de son coté, persécutait de plus en plus les catholiques et de plus en plus menaçait la nièce des Guise. Le secret mobile de presque tous était l’ambition de régner à un degré quelconque au milieu du chaos de tant de passions furieuses.
Nelson et Sherwood avaient été traînés sur la claie, pendus et mis en quartiers pour avoir protesté contre la suprématie de la reine.
Campian et Persons, deux pères de la société de Jésus, avaient, dit-on, abordé en Angleterre pour renverser le gouvernement, délier les sujets de leur serment de fidélité, et même pour assassiner ou faire assassiner Élisabeth. Persons s'évada fort à propos et rédigea un terrible pamphlet contre