‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 84 sur 210 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

que mon serment eût été meilleur sur votre livre hérétique auquel je ne crois pas?

— Votre foi est mauvaise, ajouta l’impitoyable comte ; souffrez donc que le doyen de Peterborough vous enseigne la bonne et vous dispose demain au sacrifice. »

La reine rejeta cette proposition, qui révoltait sa conscience, et demanda Préau, son aumônier, retenu aux arrêts dans une chambre du château. Les comtes, alléguant les instructions du conseil privé, furent inflexibles à ce désir. L’expression du tourment intérieur que lui causait ce refus contracta un instant les traits de la reine, mais elle se remit aussitôt et dit :

— Que mon Seigneur Jésus me soutienne, car la tribulation est proche, et j’espère en lui!

Alors s’engagea une conversation moins amère entre Marie et le comte de Kent, qui ne put s’empêcher de dire encore dans son fanatisme :

— Ce warrant que nous apportons extirpera le papisme en Angleterre et en Écosse.

Marie soupira sans répondre. Elle adressa successivement la parole à plusieurs commissaires et à quelques gentilshommes des environs qui avaient accompagné les comtes de Kent et de Shrewsbury jusque dans sa chambre. Elles’enquit des sentiments de son fils, de l’intérêt que les cours étrangères avaient montré pour elle; puis, regardant le lord maréchal, elle s’informa de l’heure du supplice. A cette question, le comte de Shrewsbury pâlit, et pria très-bas la reine de se tenir prête pour le lendemain à huit heures du matin. Elle entendit sans trouble ce terrible rendez-vous.

Quand les comtes se retirèrent, Marie leur dit :

— Béni soit le moment qui terminera mon cruel pèlerinage ! L’âme assez lâche pour ne pas accepter ce combat suprême sur la terre ne serait pas digne du ciel.

Il était tard. La reine entra dans son oratoire et pria Dieu, les genoux nus sur les dalles nues. Elle dit à ses femmes :

histoire d'élisabeth d’angletehue

« Je souhaiterais manger quelque chose, afin que demain « le cœur ne me faille pas, et que je ne fasse rien dont puissent « rougir mes amis. »

Ce dernier repas fut sobre, solennel, avec quelques éclairs d'affectueux enjouement.

« Pourquoi, dit Marie à Bastien, autrefois le chef de ses « bouffons, ne cherches-tu pas à m’égayer? Tu es cependant « un bon mime, mais tu es un meilleur serviteur. »

Revenant bientôt à cette pensée que sa mort était un martyre, et s’adressant à Bourgoing, son médecin, qui la servait, Mclvil, son maître d’hôtel, étant retenu aux arrêts, ainsi que Préau, son aumônier :

« Bourgoing, dit-elle, n’avez-vous pas entendu le comte de « Kent? Il aurait fallu un autre docteur pour me convaincre. « 11 a avoué, du reste, que le warrant de mon exécution était « le triomphe de l’hérésie dans ce pays. C’est la vérité, reprit- « elle avec une satisfaction religieuse. Us ne me tuent pas « comme complice de cette conspiration, mais comme reine • dévouée à l'Église. A leur tribunal, mon crime, c’est « ma foi; ce sera ma justification devant mon souverain « juge. »

Ses filles, ses officiers, tous ses gens étaient navrés et la considéraient en silence. Us avaient peine à se contenir. Au dessert, Marie parla de son testament où pas un nom ne devait être omis. Elle réclama les bijoux qui lui restaient. Elle les distribua de la main et du cœur. Elle adressa ses adieux à chacun avec ce tact délicat qui lui était si naturel, avec bonté, avec émotion. Elle leur demanda pardon, et pardonna aux présents et aux absents, Nau excepté. Tous alors éclatèrent en sanglots, et se jetèrent à genoux autour de la table. La reine, attendrie, but îi leur santé, les invitant à boire il son salut. Us obéirent en pleurant, et à leur tour ils burent à leur maîtresse, en portant à leurs lèvres leurs coupes où les larmes se mêlèrent avec le vin.

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