‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 86 sur 210 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

« pour consolateur, » reprit-elle avec fermeté ; et elle les congédia.

Elle entra dans son oratoire. Elle y avait façonné elle-même un autel, où son aumônier lui disait quelquefois la messe en secret. Là, s’étant agenouillée, elle fit plusieurs prières à demi-voix. Elle récitait les prières des agonisants, lorsqu’un coup frappé à la porte de sa chambre l’interrompit brusquement.

« Que me veut-on ? » demanda la reine en se levant. Bourgoing lui répondit de la chambre où il était avec les autres serviteurs (lue les lords attendaient Sa Majesté. « 11 n’est pas temps « encore, reprit la reine ; qu’on revienne à l’heure convenue. » Alors, se précipitant de nouveau à genoux entre Élisabeth Ourle et Jeanne Kennethv, elle fondit en larmes, se frappant la poitrine, rendant grâce à Dieu de tout, le sollicitant avec ferveur, avec sanglots, de la soutenir durant les dernières épreuves. S’étant calmée peu à peu en essayant de calmer ses deux compagnes, elle se recueillit profondément. Que se passa-t-il dans sa conscience ? I)e quoi se confessa-t-elle ? Fit-elle un retour sur ses fugitifs plaisirs, scs rapides amours, sa longue captivité? Pleura-t-elle sa vie si cruellement déçue, destinée à trois trônes, et usée dans vingt prisons ! Le remords se mêla-t-il à ses repentirs? Rendit-elle son âme à son juge éternel avec tremblement ou confiance? Invoqua-t-elle la justice? Implora-t-elle la miséricorde? Eut-elle, pour prix de sa résignation, l’intuition du ciel, comme elle en avait la foi ? Quoi qu’il en puisse être, elle médita, s’attendrit, soupira, pria, et finit par communier de sa propre main avec une hostie qu’elle tenait du pape Pie V.

Quand elle se releva, une sublimité grave brillait sur son visage. Elle rentra dans sa chambre, où ses serviteurs étaient réunis. Elle remit son testament signé à Bourgoing. à d’autres des papiers et des souvenirs pour ses parents ou pour ses amis de Lorraine, de France, d’Italie et d’Espagne. Par une habitude de toute sa vie, elle qui ne donna jamais assez à son

histoire d’élisabeth d’angleterre

grc, elle voulut ajouter à ses dons. Elle donna et donna encore; elle donna des rubans, lorsqu’il ne lui resta plus rien ni de son linge, ni de ses robes, ni de ses joyaux, ni des bourses qu’elle avait préparées la veille et qui contenaient jusqu’à son dernier écu. N’ayant plus un denier à donner, elle se donna elle-même : elle donna à l’un un sourire, à l’autre une caresse, à l’autre un mot du cœur, à tous des consolations. Bien qu’elle fût touchée, elle était tranquille ; elle semblait seulement, dit un témoin de ce grand moment, s’occuper d’un départ, comme autrefois lorsqu’elle se rendait d’IIolyrood à Stirling ou à Falkland, d’une résidence à une résidence.

Tout en causant, elle alla jusqu’à sa fenêtre, regarda le paisible horizon, la rivière, la prairie, le bois ; puis, revenant au milieu de sa chambre, et jetant un coup d’œil sur son horloge appelée la llealc, elle dit : « Jeanne, l’heure est sonnée ; ils ne tarderont pas.

A peine avait-elle prononcé ces mots, qu’ Andrews, shérifT du comté de Norlhampton, frappa une seconde fois à la porte. « Ce sont eux, » dit Marie ; et comme ses femmes refusaient d’ouvrir, elle le leur ordonna doucement. L’officier de justice s’avança en habit de deuil, le bâton blanc dans la main droite, et, s’inclinant devant la reine, il dit à deux reprises : « Me voici. »

Une faible rougeur monta aux joues de la reine, qui répondit : « Allons. »

Elle prit le crucifix d’ivoire qui ne l’avait pas quittée depuis dix-sept ans, et qu’elle avait transporté de donjon en donjon, le suspendant partout à scs oratoires de captive. Comme elle souffrait de douleurs contractées dans l’humidité de scs prisons, elle s’appuya sur deux de ses domestiques, qui la menèrent jusqu'au seuil de sa chambre. Là, ils s’arrêtèrent, et Bourgoing expliqua à la reine le scrupule étrange de ses gens, qui désiraient ne pas avoir l’air de la conduire à la boucherie. La reine, bien qu’elle eût mieux [aimé s’appuyer encore sur eux,

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