LIVRE VI
compatit à leur faiblesse, et se contenta, pour la soutenir, de deux gardes de Pawlet. Alors tous les serviteurs de Marie Stuart s’acheminèrent avec elle jusqu’à la rampe supérieure de l’escalier, où les arquebusiers leur barrèrent le passage malgré leurs supplications, leur désespoir, leurs bras étendus vers leur chère maîtresse, aux vestiges de laquelle il fallut les arracher.
La reine, profondément peinée, se hâta un peu dans le dessein de réclamer contre cette violence.
Sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury, les gouverneurs de Fotheringay, le comte de Shrewsbury, le comte de Kent, les autres commissaires et plusieurs seigneurs de distinction, parmi lesquels sir Henri Talbot, Édouard et Guillaume Montagne, sir Richard Knightly, Thomas Brudnell, Beuil, Robert et Jean Wingfield, la reçurent au bas de l’escalier.
Dès qu’ils l’aperçurent, ils se découvrirent en la saluant. Sa contenance était triste et fière. Elle avait conservé toute sa dignité de reine et toute sa grâce de femme, celte grâce incomparable qu’elle portait autrefois dans ses fêtes de cour, et qui ne l’abandonnait pas dans cette fête du martyre.
L’attendrissement fut général. Ces lords puritains et ces lords courtisans, ses ennemis austères ou corrompus, se sentirent émus, remués jusqu’aux entrailles.
Ce noble front où la souffrance disparaissait dans la sérénité d’une résolution suprême ;
Ces lèvres qui s’étaient tant de fois plissées de colère ou de mépris, et qui souriaient à la mort, au sacrifice ;
Ces yeux qui avaient pleuré devant Dieu pendant toutes les nuits des dix-huit années de sa captivité, et qui ne pleuraient plus devant les hommes ;
Ce cœur qui avait tant battu, battu jusqu’à se rompre dans les ténèbres des cachots, dans les affres de la solitude, et qui battait plus fort ses pulsations héroïques à quelques pas de l’échafaud... Toutes ces choses étaient électriques.
histoire d’élisabeth d’ Angleterre
C’était une admiration, une pitié involontaire. Ce premier mouvement, que plusieurs eurent bientôt comprimé, n’échappa point à la reine. Mais son regard traversa ce groupe hostile au fond pour s’arrêter au delà sur un gentilhomme tout en pleurs, courbé sous une douleur qu’il cherchait vainement à dissimuler. C’était André Melvil, son maître d’hôtel, exclu depuis quelques jours de son intimité par l’ombrageuse police de Fotheringay.
« Melvil, mon fidèle ami, apprends de moi à te résigner !
« — Oh ! madame, s’écria Melvil en se rapprochant de sa « maîtresse et en tombant à ses pieds, j’ai trop vécu, puisque « mes yeux étaient réservés à vous voir la proie du bourreau, « et que ma bouche devra redire à l’ Écosse l’affreux sup- « plice... »
Des sanglots s’exhalèrent de sa poitrine au lieu de paroles.
« Courage, Melvil ! Plains ceux qui ont été altérés de mon « sang comme le cerf de l’eau des fontaines et qui le répan- « dent injustement. Mais moi, ne me plains pas. La vie n’est « qu’une vallée d’angoisses, et je la quitte sans regret. Je « meurs pour la foi et dans la foi catholique ; je meurs amie « de l’Écosse et de la France. Rends partout témoignage de « la vérité, et cesse de t’affliger ; réjouis-toi plutôt de ce que « tous les malheurs de Marie Stuart vont finir. Dis à mon fils « qu’il se souvienne de sa mère. »
Tandis que la reine parlait, Melvil à genoux versait des torrents de larmes. Marie l’ayant relevé, lui prit la main et, se penchant vers lui, elle l’embrassa. « Adieu, ajouta-t-elle, « adieu; ne m’oublie jamais ni dans tan cœur ni dans tes « prières. »
S’adressant ensuite aux comtes de Shrewsbury et de Kent, elle les supplia de délivrer son secrétaire Curie : Nau fut omis. Les comtes ayant gardé le silence, elle les supplia encore de permettre que ses femmes et ses serviteurs pussent l’accompagner et assister à sa mort. Le comte de Kent répondit que
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cela serait insolite et môme dangereux ; que les plus hardis voudraient tremper leurs mouchoirs dans son sang ; que les plus timides, les femmes surtout, troubleraient au moins par leurs cris le cours de la justice d’Élisabeth. Marie persista. « Milords, dit-elle, si votre reine était ici, votre reine-vierge, « elle trouverait convenable à notre rang et à notre sexe que « je ne fusse pas seule pour mourir au milieu de tant de « gentilshommes, et elle m’accorderait quelques-unes de mes « femmes à mon dur et dernier chevet. » Chacun pensa au billot. Elle était si éloquente et si touchante, que tous les seigneurs qui l’entouraient auraient cédé, sans l’attitude obstinée du comte de Kent. La reine s’en aperçut, et, regardant le comte puritain, elle s’écria d’une voix profonde : « Versez le « sang de Henri VII, mais ne le méconnaissez pas. Ne suis-je * plus Marie Stuart? une sœur de votre maîtresse, et sa « pareille, deux fois sacrée, deux fois reine: reine douairière « de France, reine légitime d’ Écosse? •
Le comte de Kent ne fut pas attendri, mais ébranlé; le sectaire en lui résistait, mais le patricien était vaincu.
Marie alors, adoucissant de plus en plus son accent : « Mi- « lords, dit-elle, je vous engage ma parole que mes serviteurs « éviteront tout ce que vous craignez. Hélas! les pauvres « âmes ne feront rien que prendre adieu de moi. Certaine- « ment vous ne refuserez ni à moi ni à eux cette satisfaction. « Songez, milords, à vos propres serviteurs, à ceux qui vous « plaisent le mieux, aux nourrices qui vous ont allaités, aux « écuyers qui ont porté vos armes à la guerre ; ces serviteurs « de vos prospérités vous sont moins chers qu’à moi les servi- « teurs de mes infortunes. Encore une fois, milords, n’écartez « pas les miens de mon agonie. Ils ne désirent rien que m’ai- « mer jusqu’au bout, que ne point m’abandonner et que me « voir mourir. »
Les comtes, après s’ôtre consultés, obtempérèrent au souhait de Marie Stuart. Le comte de Kent dit pourtant encore
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qu’il redoutait les lamentations des femmes pour les assistants et pour la reine. « Je réponds d’elles, dit Marie. Leur amour « pour moi leur prêtera des forces, et je leur donnerai « l’exemple du courage. 11 me sera doux de savoir que les « miens sont là, et que j’ai des témoins de ma persévérance * dans la foi. »
Les commissaires n’insistèrent plus, et concédèrent à la reine quatre serviteurs et deux de ses filles. La reine choisit Melvil, son maître d’hôtel; Bourgoing, son médecin; Gervais, son chirurgien; Gorion, son pharmacien; Jeanne Kennelhv, Élisabeth Curie, les deux compagnes qui avaient remplacé dans son cœur et dans sa vie Élisabeth de Pierrepont. Melvil, qui était là, fut averti par la reine elle-même. Les autres serviteurs, qui étaient restés au balcon supérieur de l'escalier, furent mandés par un huissier de Pawlet. Us s’empressèrent de descendre, soulagés un peu par ce dernier devoir offert à leur dévouement et à leur fidélité.
Cette complaisance des comtes ayant apaisé la reine, elle fit signe au shériff et au cortège d’avancer. Ce fut elle qui interrompit celte halte lugubre entre la prison et l’échafaud. Arrivée à la salle de l’exécution, elle considéra, non sans pâleur, mais sans défaillance, partout le deuil, les apprêts lugubres, le billot, la hache, le bourreau et son aide ; la sciure de chêne répandue sur le parquet pour boire son sang; et, dans un coin obscur, la bière, sa dernière prison.
Il était neuf heures lorsque la reine parut dans la salle funèbre. Flechter, doyen de Peterborough, et des curieux privilégiés, au nombre de plus de deux cents, y étaient réunis. Cette salle était toute tapissée de drap noir; l’échafaud, qu’on y avait dressé à deux pieds et demi de terre, était tendu de frise noire de Lancastre ; le fauteuil où devait s’asseoir Marie, le carreau où elle devait s’agenouiller, le billot où elle devait poser sa tête, étaient aussi recouverts de noir.
La reine était vêtue de noir comme la salle et tous les insi-