LIVRE VI
de Peterborough, et lui enjoignit de prier au lieu de prêcher. La reine elle-même se mit à genoux et pria. Elle serra son crucifix sur sa poitrine, récita en latin les sept psaumes de la pénitence, et comme si tant de prières ne suffisaient pas à l’ardente extase dont elle était embrasée, elle redit les trois psaumes : Miserere mei, Deus. — In le. Domine, speravi. — Qui habitat in adjutorio. Puis elle pria tout haut en anglais, et cette prière nous a été conservée textuellement par une dépêche des comtes commissaires :
« Seigneur, envoyez-moi votre Saint-Esprit. Ma confiance « est dans le sang de Jésus-Christ, et mon espérance dans « votre royaume céleste. Pardonnez, Seigneur, à mes enne- « mis. Répandez vos bénédictions sur la reine d’Angleterre, « afin quelle vous serve. Regardez mon fils dans votre mi- « séricorde. Ayez compassion de votre Église. Exauccz-moi, « bien que je sois indigne d’être exaucée; et puissent tous les « saints intercéder mon Sauveur pour qu'il me reçoive ! »
Ensuite elle haussa le crucifix des deux mains, et dit en le contemplant avec amour : «Seigneur! par ces bras divins « étendus sur la croix pour racheter le monde, remettez-moi « tous mes péchés. »
S’étant relevée, le bourreau voulut lui retirer son voile. Elle l’arrêta et le repoussa du geste; puis, se tournant vers les comtes et la rougeur au front : « Je ne suis point accoutumée « à me déshabiller en si nombreuse compagnie et par de tels « valets de chambre. » Elle appela Jeanne Kennethy et Élisabeth Curie. Ce furent elles qui lui ôtèrent son manteau, son voile, ses chaînes, sa croix et son scapulaire. Comme elles touchaient à sa robe, la reine leur dit d’en dégager seulement le corsage et d’en rabattre le collet d’hermine, afin de laisser son cou nu à la hache. Ses filles lui rendirent ces tristes soins en pleurant. Melvil et les trois autres serviteurs pleuraient aussi et criaient. Marie posa un doigt sur sa bouche pour les inviter au silence. « Mes amis, s’écria-t-elle, j’ai répondu de
« vous; ne m’amollissez point. Ne devriez-vous pas plutôt
• bénir Dieu de ce qu’il inspire à votre maîtresse courage et « résignation? » A son tour néanmoins, cédant à sa propre sensibilité, elle embrassa ses filles avec effusion ; puis les pressant de quitter l’échafaud, où toutes deux se collaient à ses mains, qu’elles baignaient de larmes, elle leur adressa un tendre et dernier adieu. Melvil et ses compagnons demeurèrent comme suffoqués à peu de distance de la reine. Entraînés, subjugués par l’accent de Marie Stuart, les exécuteurs euxmêmes la supplièrent à genoux de leur pardonner. « Je vous
* pardonne, leur dit-elle, à l’exemple de mon Rédempteur. »
Alors elle arrangea le mouchoir brodé de chardons d’or
dont elle s’était fait bander les yeux par Jeanne Kcnnethy. Elle baisa trois fois le crucifix, disant à chaque étreinte : « Seigneur, je vous remets mon àme. » Elle s’agenouilla de nouveau et s’inclina sur le billot déjà sillonné de profondes entailles à son arête supérieure , à l’endroit où Marie posa son col délicat, entre la double échancrure creusée pour recevoir d’un côté la poitrine et de l’autre le visage. La reine, dans celte attitude suprême, récita encore quelques versets du soixantc-dixième psaume :
J'espère en vous, Seigneur; ne me confondez pas à jamais; secourez-moi...
Ne me rejetez pas, ne m’abandonnez pas quand mes forces m'abandonnent.
Seigneur, vous me rendrez la vie, vous me rappellerez du fond de l’abtme...
Comme elle en était à ces paroles, s’unissant au Christ par l’amour, commençant sous le bras de l’exécuteur une prière qui devait s’achever dans le sein de Dieu, le bourreau la frappa d’un premier coup. La hache étant tombée à faux sur la nuque, la reine blessée seulement poussa un cri qui se perdit au milieu des gémissements de l’assemblée. Le bourreau.