LIVRE VI
ému de l’émotion générale, honteux de sa maladresse, et puisant dans son trouble même une énergie tardive, trancha In tête du second coup. Il saisit cette tète sanglante, et, tandis qu’il la tenait suspendue devant les nobles dans l’assemblée, et par la fenêtre devant le peuple, il s’écria : « Vive la reine Elisabeth I — Ainsi périssent tous les ennemis de notre reine! » répéta le doyen de Pelerborough. « Ainsi périssent tous les ennemis du saint Évangile et de l’Angleterre ! » ajouta le farouche comte de Kent.
Le comte de Shrcwsbury appliqua son gant à ses yeux pour dérober ses larmes.
L’assemblée tout entière demeura muette d’horreur, et ce silence ne fut rompu que par les sanglots des serviteurs de la reine. Là du moins, dans cette salle tragique, autour de l'échafaud, la pitié fit taire la haine.
Aux grilles du château, un contentement sauvage éclata et se prolongea dans toute l’Angleterre fanatique...
L’exécution était accomplie depuis quatre heures que le pont-levis n’était pas encore baissé, que la poterne était encore fermée. Personne 11e put sortir que longtemps après Ilenrv Talbot, fils du comte de Shrewsbury, qui porta le récit officiel des deux comtes à Élisabeth. Parti le 8 vers midi, il arriva le lendemain matin à Greenwich. Dans les villes, dans les moindres hameaux, sur son passage, la funèbre nouvelle était connue d’avance, comme si le vent en avait été le premier messager.
Ce fut en Angleterre une fête nationale et royale que cette affreuse tragédie. 11 n’y eut qu’une différence : le peuple montra son allégresse, Élisabeth cacha la sienne sous de longs vêtements de deuil et sous des regrets affectés. Elle accabla d’imprécations ses ministres ; elle fit emprisonner, ruina, disgracia sans retour Davison, coupable d’avoir obéi à ses ordres. Elle joua devant l’Europe, devant l’Angleterre, et jusque dans son intimité , la plus odieuse des comédies, celle du désespoir.
Les nations furent plus touchées que les princes. Malgré l'indifférence de ces princes parmi lesquels étaient le beaul'rère et le fils de la victime, « Élisabeth ne jouit pas sans trouble de son forfait. Le deux coups de hache qui frappèrent sa rivale retentirent plus fort dans le reste de l’Europe qu’en Angleterre et en Écosse ; comme l’écho est plus terrible, plus lointain et plus universel que le bruit. Elisabeth apprit par I indignation des pays catholiques, par la stupeur des pays calvinistes, quel crime inouï elle venait de commettre. »
Un moment, elle sentit la réprobation sur elle comme autrefois Catherine de Médicis, Charles IX et le duc d’Anjou l’avaient sentie sur eux après la Saint-Barthélemy. Si les Valois avaient commis un massacre, Élisabeth Tudor avait commis un régicide. Ce qui l’affranchit presque de toute responsabilité, c’est que l’Angleterre, exaspérée par la malédiction du pape et par les armements de Philippe II, sanctionna le supplice de Marie Stuart en l’adoptant.
Le machiavélisme exercé par les seigneurs écossais, par Élisabeth et surtout par Cecil mérite bien les sévérités de la postérité, mais la pitié pour Marie Stuart ne doit point voiler la justice.
L’ école néanmoins qui s’est formée à la suite de miss Stricklundne se borne pas à excuser la reine d’ Écosse. Elle le prend sur un ton plus haut. Elle est imperturbable à mer toute culpabilité de Marie Stuart. Cette école,' née dans la sacristie, ne sc gêne pas avec la vérité. Il ne lui en coûte rien de repousser la lumière et d’enténébrer l’évidence.
Ainsi, « priori, Marie Stuart est la plus pure des femmes et des reines. Voilà ce qu’on balbutie ! Et cependant il y aurait mieux à alléguer qu’une innocence fausse : il y aurait à célébrer une résignation, un héroïsme, un martyre. Cela, quoique tardif, grandit à la longue dans le ciel et sur la terre presque autant qu’une innocence.
Combien sans doute Élisabeth eût été magnanime, si, domi-