‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 9 sur 210 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

de Jane Grey, soit de Wyat. 11 chercha vainement à se créer un prestige impossible. Las enfin de ce peuple arrogamment ennemi et de cette reine maussade éperdue d’amour, Philippe abandonna dans l’automne de 1555 l’Angleterre pour toujours. 11 avait vingt-huit ans, la reine en avait quarante et la princesse Élisabeth vingt-deux.

La fille d’Anne Bolcyn menacée par Marie fut sauvée par Philippe. Cette clémence ne doit pas être attribuée à l’affection, mais à une prévision égoïste. Car si sa femme dont il pressentait sans cesse le trépas succombait, il désirait garder la Grande-Bretagne en épousant Élisabeth. La vie de cette princesse lui était chère d’ailleurs à un autre titre. Cette vie était le seul obstacle à ce que Marie Stuart fût trois fois reine, reine de France, d’Angleterre et d’Écossc. Malgré ses affinités catholiques avec la fille de Jacques V, Philippe tenait à écarter du front de Marie Stuart le droit à celte tiare trop éclatante dans les blasons monarchiques.

Enveloppée donc de sécurité dans la résidence d’Hatfield par les recommandations de Philippe, Élisabeth reprit ses travaux classiques. Elle se risquait, malgré l’humidité, à des promenades régulières. Elle parcourait sur une haquenée docile par des allées de sable fin des prairies d’une verdure charmante. La princesse rentrait de fort bonne heure pour échapper au serein et à la fièvre. Elle aimait les vaches de ces prés un peu trop marécageux presque autant que ses chevaux. Le beurre d’ilatfield était du reste si exquis et si parfumé, qu'Élisabeth, même à Greenwich et devenue reine, le tirait de son ancienne résidence d’exilée.

Mais si elle donnait un coup d’œil à la nature et aux animaux qui l’environnaient de paix, elle était presque toujours penchée sur un poète ou sur un prosateur, soit d’Athènes, soit de Borne, — ne s’éveillant parfois de son étude qu’aux événements les plus terribles du règne de sa sœur.

Ses rivales d’érudition sous Édouard YI avaient été Jane

HISTOIRE D’ÉUSABBTH d’aXOLETERRE

Grey et Mildred Cecil qui savaient le grec comme l’anglais, .l'ai assez raconté Jane Grey. Mildred Cecil, femme du secrétaire d’État de ce 110m, était fille de sir Anthony Cooke dont une autre fille épousa Nicolas Bacon, père de François Bacon, le grand métaphysicien de l’Angleterre.

Sir Anthony Cooke, illustre par ses gendres, était luimême illustre. Il avait été attaché avec sir John Cheke et le docteur Cox à renseignement du jeune roi Édouard. C’étaient des humanistes du plus haut vol envers qui Élisabeth était fort obligée ; car ils lui avaient choisi successivement pour précepteurs, d’abord Grindal, puis Ascham.

Elle se recueillait à Hatfield dans le souvenir de scs maîtres ^ elle relisait les grands écrivains qu’elle avait lus avec eux : Déniosthène, Sophocle, Cicéron, Tite-Live, les prophètes aussi et toutes les œuvres de Mélanchthon. Un trait singulier de cette éducation, c’est que le jugement et le goût de la princesse avaient mûri, sans que son imagination se fût beaucoup développée. Cette imagination, la moins puissante des facultés d’Élisabeth, était soupçonneuse et fantasque. Elle fut alors fort impressionnable, et cela se conçoit. La hache était suspendue sur la tête de la princesse qui, malgré sa fermeté et la protection de Philippe, tremblait. Toute file tremblait avec elle.

Les professeurs d’Édouard VI, sir Anthony Cooke, sir John Cheke et le docteur Cox s’enfuirent à l’étranger. Le comte de Bedford fut incarcéré; sir Francis Knowlers, cousin par sa femme de la princesse Élisabeth, fut proscrit. VValsingham expatrié profita de son bannissement pour approfondir dans toutes les cours les secrets de la diplomatie européenne.

Rogers, prébendier de Saint-Paul, Saunders et Taylor, des théologiens éminents, furent brûlés vifs, an mois de février 1555. Un bref garantissait les biens ecclésiastiques vendus, mais ils étaient repris par la confiscation, mais le billot, mais les gibets, mais les cachots sévissaient partout. Gardiner, le

Page 1