LIVRE VI
battre? 11 y eut une anxiété dans le gouvernement et dans la nation. Les catastrophes paraissaient proches.
La piraterie, heureusement pour l’Angleterre, était une habitude universelle. Presque tous ceux qui devaient être des héros avaient été des corsaires. Les principales expéditions du redoutable sir John Hawkins servaient au commerce des esclaves. Hawkins faisait voile vers les côtes d’Afrique, achetait à vil prix beaucoup de nègres, et allait ensuite à travers l’océan Atlantique les vendre aux Espagnols d’Amérique. La flotte qu’il commandait en 1567 et qui fut détruite par une flotte castillane dans la baie de Saint-Jcan-d’Ulloa, était en flagrant délit de ce commerce infâme. Chose étonnante ! deux des vaisseaux destinés à ce trafic barbare, à la traite des noirs, appartenaient à la reine. Elle, et scs ministres, et ses favoris, avaient une part dans les bénéfices, et Drake, Francis Drake, était le lieutenant d’Hawkins.
La marine alors était, même au delà des guerres continentales, un brigandage; mais ce métier, qui s’ennoblit par le but qu’il se propose, pouvait, à une grande heure, devenir par les Anglais un salut, comme il est par les Français une propagande.
» Le prosélytisme d’une idée ou la gloire seule sont las passions ardentes des Français ; il n’en est pas de même des Anglais. La richesse est leur mobile principal, et conquérir pour eux n’est rien auprès d’acquérir. Aussi ce peuple est d’une opulence merveilleuse, et son aristocratie se compose de lords dont beaucoup ont des listes civiles égales à celles des rois ou des empereurs.
Les Anglais dont le génie est un vice, l’orgueil, un âpre et inexorable orgueil, eurent cela de commun avec les anciens Romains, que toute conquête leur semblait légitime. Leur titre de domination sur les peuples, c’était leur supériorité de race. Ils n’avaient pas besoin d’un autre droit divin que leur nom. N’avaient-ils pas été crt^és pour régner sur le monde?
HISTOIRE d’ÉI.ISAIIETH D'ANGLETERRE
Jamais il n'y eut de code de l’insolence humaine et de la cupidité féroce pareil au code de ces deux peuples.
Th rcgtre imperio populos, Romani, memenlo...
Elisabeth comprit ce qu’imposait aux Anglais leur condition d’insulaires. Son dieu fut le dieu de l’Océan. Son art fut la marine, vers laquelle elle encouragea l’essor de toutes'les pensées.
Elle se proposa d'avoir des Hottes plus nombreuses, des vaisseaux plus agiles, mieux construits, des marins meilleurs que n’en avaient les autres nations. Les règlements qu’elle fit rédiger imposèrent un travail continuel aux matelots, qui par l'exercice de leurs forces les accrurent, et qui, soit par leurs voyages de long cours, soit par leurs entreprises hardies, augmentèrent sans cesse leur expérience et leur audace. Ils grimpaient aux mâts, aux cordages, ils manœuvraient le gouvernail, ils pliaient et dépliaient les toiles selon le vent, ils étudiaient les astres du ciel et les chemins de la mer, ils chargeaient et déchargeaient les pièces d’artillerie, ils maniaient les haches d’abordage, et, lorsqu’ils étaient tout en sueur, ils cherchaient dans les Ilots le délassement de leur fatigue. Ccsbains rapides, qui auraient été mortels pour d’autres, entretenaient leur élasticité. Ils eurent de plus en plus, sous les auspices de leurs coutumes et par la vertu de leurs instincts, des corps aussi robustes que leurs âmes étaient intrépides. Ils étaient fiers de leur marine comme d’une institution nationale. Ils eurent dès lprs une vision qu’ils réalisèrent plus tard, ce fut d’être plus redoutables eux seuls par leurs Hottes que. tous les États ensemble. Ils se firent de leur titre d’Anglais une religion. L’Anglais, pour eux, fut au-dessus de tous les hommes ; et leur reine, la reine-vierge, fut au-dessus de tous les souverains de l’univers.
Tel était le culte de la (liÿnde-Bretagne pour Élisabeth