LIVRE VI
après son attentat. Son influence était prodigieuse, surtout lorsque la reine l’exerçait directement. Inquiète des desseins et des armements de Philippe, elle manda Drakc à Greenwich. Le rude marin était un peu dépaysé dans le palais. Il y marcha, comme à son bord, avec le balancement habituel aux hommes de sa profession. S’étant mis à genoux devant la reine, selon le cérémonial accoutumé, Elisabeth lui développa les projets de Philippe II et lui dit que pour les déjouer élit' comptait sur son dévouement, sur son expérience. « Vous demanderez, ajouta-t-elle, les navires qui vous sont nécessaires, vous cinglerez vers l'Espagne et vous lui ferez le plus de mal possible. — Votre Majesté sera obéie, » reprit Drakc en se relevant. La reine, avant qu’il prit congé d’elle, lui parla encore de sa voix la plus douce, de son esprit le plus net, et lui donna sa main à baiser. 11 n’en fallait pas tant pour électriser l’amiral. 11 ne s’entendit pas seulement avec le ministère qui lui confia quatre grands vaisseaux, il s’adressa aux marchands de la Cité dont il enflamma la cupidité insatiable. Les commerçants de Londres savaient que Drake était autant pirate qu’ amiral, et, dans l’espoir d’un riche butin , ils lui équipèrent vingt-six autres vaisseaux. C’est donc avec trente navires que Drake partit de Plymoulh (1587), afin de croiser sur les côtes d’Espagne. Il héla le 10 avril deux bâtiments de Middlebourg qui avaient laissé le port do Cadix encombré de provisions et de munitions de guerre destinées à Lisbonne, rendez-vous de l’Armada. Charmé de ces renseignements, l’amiral se dirigea sur Cadix qu’il aperçut avec sa lunette, le 19, et qu’i! montra gaiement à son état-major. Il fit aussitôt scs dispositions, s’approcha impétueusement du port, contraignit six galères qui en défendaient l’entrée à se retirer sous le feu des batteries de la ville et força le passage qui le séparait de sa proie flottante. Une fois dans ce port si tranquille un instant auparavant, Drakc en fit un chaos et un incendie. Il brûla plus de quatre-vingts navires d’approvi-
histoire d’élisabeth d' Angleterre
sionnements, et vingt bâtiments soit de guerre, soit de commerce. Cette catastrophe dura un jour et deux nuits. De Cadix, Drake longea le Portugal et provoqua dans les eaux du Tage le marquis de Santa-Cruz, le premier marin de l’Espagne. Le marquis ne crut pas devoir répondre aux insultes des Anglais, ni s’opposer à leurs ravages. Drake avait fait plus que son gouvernement n’aurait jamais pu espérer et il était quitte avec lui ; mais les marchands de la Cité, son propre équipage et lui-même n’avaient encore rien gagné que de la gloire. L’amiral y mêlait ordinairement des rapines. Aussi, naviguant vers les Açores, il découvrit et confisqua, près de file Michel, une .grande caraquc espagnole revenant des Indes et chargée des plus précieuses richesses. Francis Drake, après s’être fait la part du lion, put encore combler ses armateurs et ses matelots. Son retour en Angleterre fut salué par un applaudissement fanatique. La reine presque seule, craignant l’effet moral de ce grand coup de mer, dit que Drake s’était emporté bien au delà de ses instructions. L’amiral félicité par Walsingham, exalté partout, dans les châteaux, dans les chaumières, dans les carrefours, ne fit que rire du blâme diplomatique d’Elisabeth. Il rugissait au contraire au nom du duc de Parme qui s’était écrié en apprenant le désastre de Cadix : « L’Angleterre payera tout cela. Quant
à Drake, il ne me surprend pas. Ce n’est qu’un corsaire et « il devait se conduire en corsaire. » — « Que ce fanfaron « d’Italien m’outrage, répétait de temps en temps l’amiral, « mais qu’il ne touche pas à l’Angleterre, ou, par saint « George! je ne me contenterai pas de roussir sa moustache « comme j’ai roussi la barbe du roi d’Espagne. »
Quoi qu’il en soit, l’expédition de Drake avait été si dévastatrice, qu’elle retarda de toute une année le départ de l’Arntttda.
Cette année s’écoula en préparatifs réciproques, en tentatives mutuelles de guet-apens diplomatiques et militaires.