LIVRE VI
Le comte de Sussex était mort, et, ce fut, dans la crise de l’Angleterre, un puissant défenseur de moins pour Élisabeth, un ardent ennemi de moins contre l’Espagne. Lcicester, son indigne émule, profita de cette mort et de la faiblesse de la reine pour obtenir une nouvelle commission de général en chef. II approuva la nomination de Christophe Ilatton ;\ la dignité de chancelier après le décès de lord Bromley, et, comme une sorte de compensation à cette complaisance, Elisabeth lui permit de prendre sa revanche dans les Pays-Bas (1587). Mais il ne réussit pas mieux, et la reine le rappela encore. Elle le remplaça par l’un des généraux les plus hardis qu’ait eus l’Angleterre, le brave lord Willoughbv. Leicestcr perdit sa renommée deux fois sans perdre sa faveur. Accusé de malversation par lord Buckurst, la reine le sauva de la honte et disgracia celui qui l’aurait convaincu de vol et d’incapacité. Lord Buckurst fut mis aux arrêts et comme déporté dans sa propre maison jusqu'au trépas de Lcicester. Il ne réclama point, subit l’injustice d’Élisabeth sans se plaindre, refusa de voir ses amis, éloigna de sa présence jusqu’à sa femme et ses enfants, pour mieux témoigner de son obéissance à sa souveraine. Touchée de tant de déférence, la reine plus tard lui accordera l’ordre de la Jarretière et le désignera à la succession de Burleigh dans le poste de lord trésorier. Plusieurs historiens ont loué Sackcville de sa conduite en cette circonstance. Je ne les imiterai pas. Lui qui était un homme si distingué et un citoyen aristocratique si éminent, eût mieux mérité de la postérité, s’il eût dédaigné, même à son détriment, celle bassesse dénaturée de courtisan et d’adulateur.
Armada cependant était prête. Qu’allait devenir l’Angleterre? L’Angleterre deviendra ce qu’elle aura mérité d’être. Les peuples font leur sort non moins que les hommes, et soit la liberté, soit la servitude, sont des justices.
La crise était formidable. La Grande-Bretagne n’avait, pour ainsi dire, pas d’alliés. Elle avait les Flandres, mais elles
histoire d’élisabeth d’ Angleterre
étaient épuisées, envahies; l’ Écosse, mais elle était neutre. Bien plus, les catholiques étaient nombreux dans les comtés du nord et irrités partout. Ne se rallieraient-ils pas à Philippe II, le messie du pape?
Toutes ces conjonctures étaient presque insurmontables, si l’on considère que la parcimonie d'Elisabeth contrariant son intelligence avait nui au développement de la flotte et à l'organisation de l’armée. Il n’y avait que l’héroïsme publie et privé qui put suppléer à tant de lacunes, d’obstacles, d’insuflisances.
Le gouvernement, soutenu par Elisabeth, consulta la municipalité de Londres sur les sacrifices qu’elle serait disposée à faire. La municipalité, à son tour, demanda au gouvernement ce qu’il souhaiterait d’elle. « Cinq mille hommes et quinze vaisseaux, répondit-il. » La Cité déclara que ce n’était pas assez et qu’elle s’imposait à dix mille hommes et à trente vaisseaux.
Le patriotisme, la religion du sol britannique soulevaient toutes les poitrines. La noblesse équipa quarante- trois vaisseaux. La Belgique et la Hollande, par reconnaissance et par politique, car elles étaient aussi menacées que l’Angleterre, fourniraient une escadre de vingt voiles. La (lotte d’Élisabeth, composée de trente-quatre vaisseaux de guerre, s’accroissait de tous ces contingents successifs. Plusieurs montèrent leurs propres navires et se mirent à la discrétion du lord amiral. Oxford, Blount, Balcigh donnèrent ce bel exemple. 41 fut suivi même par les catholiques. La reine, que plusieurs de ses conseillers poussaient à faire une Saint-Barthélemy des principaux papistes, résista. Elle eut horreur du sang. Elle surveilla et emprisonna, mais elle n’extermina point, comme on l’cn pressait. Elle fut récompensée de n’avoir pas cédé à la peur. Ceux qui auraient été ses victimes furent ses coopérateurs zélés. Beaucoup de catholiques offrirent h la reine des vaisseaux en la priant de leur donner elle-même des capitaines protestants, n’aspirant, eux, et c’étaient quelquefois des lords.