‹ Histoire d'Élisabeth d'AngleterreChapitre 95 sur 210 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

à nôtre que des volontaires sous le pavillon des Tudors. Il y eut ainsi sous les ordres de Charles Howard, lord amiral, et de Francis Drakc, son second, cent quatre-vingts bâtiments et cinq mille matelots ; mais pour la plupart ce n’étaient pas des bâtiments de guerre comme ceux des Espagnols, et ils étaient d’une dimension bien inférieure.

Deux armées de terre furent décrétées : l’armée de réserve sous lord Hunsdon pour garder la reine, et l’armée de Tilbury sous I.eicester pour couvrir Londres, en cas de débarquement. Le jeune comte d’Esscx fut nommé général de la cavalerie. L’armée de réserve qui devait être de trente-six mille hommes ne fut jamais formée, et le camp de Tilbury qui devait réunir trente mille soldats en compta seulement dix-huit mille. C’en était fait de l’Angleterre, si Farnèsc eût pu joindre seules rivages d’Albion â ses trente mille bandits des Pays-Bas les vingt mille fantassins de Y Armada. Mais ni les Espagnols, ni le duc de Parme ne débarquèrent. Toute l’âme de l’Angleterre était dans sa flotte. Henri Seymour avec une escadre britannique et flamande épiait I'arnèse à la hauteur de Dunkerque, et Charles Howard, aidé de Drake, de Hawkins, de Frobishcr, guettait Y Armada.

J’ai feuilleté, à quelques minutes du I’orth et à quelques milles d’Edimbourg, dans un vieux château écossais, au fond d'une bibliothèque poudreuse, un carton admirable d’estampes rares. C’étaient des portraits de marins dont les trois quarts étaient Anglais et correspondaient à cette grande époque de l'Armada. Je ne pressentais pas que j’eusse jamais besoin de me retracer à moi-même ces portraits, et cependant je ne pouvais m’en détacher, tant ils m’attiraient irrésistiblement! 1 Is étaient mêlés les uns avec les autres sans ordre et sans art. Toutefois ils sont restés dans mon imagination séparés en deux groupes distincts : les marins de la cour et les marins de la piraterie. Parmi les premiers se distinguaient Charles Howard d'Effingham, lord amiral contre l’Armada, George

histoire d’élisabeth d’ Angleterre

Clifford, troisième comte de Cumberland, Henri, comte de Northumberland le fils protestant d’un père catholique, Thorrms Cecil, l’aîné des enfants de lord Burleigh, le comte d'O.xford, Charles Blount, Walter Raleigh, sir Henri Seymour, cousin germain du roi Edouard VI, et d’autres qu’il serait trop long d’ énumérer. Le second groupe se composait de John Hawkins, de Drake, de Frobisher et de leurs pareils.

Les personnages de ces deux groupes différaient essentiellement. Les uns, généralement beaux et d'une suprême élégance, faisaient songer à des têtes d’aigles ou de vautours ; les autres, négligés et sauvages, rappelaient de loin des têtes de loups ou de dogues. C’est là l’impression brutale, matérielle. L’impression morale est tout autre et illumine les deux groupes également. C’est une flamme d’héroïsme et d’avcnlure avec je ne sais quoi de singulièrement personnel. Ce sont des Anglais, moitié héros, moitié corsaires, qui aiment la patrie et le lucre, la gloire et l’argent. Ils portent l’algèbre dans le carnage, prodigues du reste de ce qu’ils ont arraché aux hasards. Leur physionomie exprime le mépris de tous les dangers. Elle est douée d’une telle animation guerrière et cupide, d’un tel feu de vie, qu’on la dirait pénétrée et frappée par les éclairs de la tempête, par les lueurs de l’incendie.

« L’attention de l’Europe (V. mon Histoire de la liberté religieuse ) était absorbée par l’expédition navale de Philippe IJ contre l’Angleterre. »

L’ Armada fit voile du port de Lisbonne le 29 mai 1588.

Philippe avait précipité les barricades, non pour Guise, mais pour lui-même, afin que, la guerre civile embrasant la France, la royauté insultée, moquée, anéantie, rien ne pût s’opposer au duc de Parme, exécuteur du roi d’Espagne à Londres, comme Guise l’était à Paris.

Dans ce double coup de dés, Philippe II était vraiment un grand joueur.

Retardée à la Corogne, la flotte ne fut en vue des côtes de

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