LIVRE Y
M. Hennin). La petite flotte poursuivit la grande, la canonna, la bombarda le 30 et le 31 dans les parages de Gravelines. Trois navires coulèrent bas, deux lurent pris par les Hollandais de Elessingue.
Assaillie par les Anglais, chassée par les vents, battue par les flots, V Armada sema l’abîme de ses débris, perdant ses navires sur les rochers de la Norwége, du Danemark, de l’Écosse et de l’Irlande. La moitié à peine de cette flotte regagna la Biscaye et la Galice. Le reste fut brisé ou engouffré avec l’élite des matelots, des soldats et de la jeune noblesse de toutes les Espagnes.
Le ciel, la terre et la mer vengèrent à l’envi le protestantisme et l’esprit humain. Drake précipita ses brûlots, Dieu démusela les tempêtes, et l’Océan s’entr’ouvrit pour dévorer cet enfer flottant qui s’avançait à la conquête du monde.
Lord Howard, Drake et Frobisher furent immortels. La Hollande fut affranchie. L’ Angleterre était ivre de gloire et de joie. l.a conscience des peuples poussa un long cri d’actions de grâces.
Élisabeth parcourut le camp de Tilbury, afin de recueillir des enthousiasmes et de distribuer des récompenses. Son bonheur fut alors de représenter la cause de la civilisation. Elle fut saluée comme symbole, applaudie comme femme. Shakspeare la couronna de poésie et les historiens firent écho de toutes parts. »
Dans cette terreur où l’attente de V Armada plongeait les imaginations, Élisabeth avait su garder son calme et elle avait épargné les catholiques qu’on l’excitait à massacrer. Elle fut digne par sa raison des hommes d’État de son conseil, et par sa fermeté des héros de mer que la Providence lui suscita. Pour être la Clorinde non de l’épopée, mais de l’histoire d’Angleterre, à la plus grande date de ce royaume, Élisabeth n’eut pas besoin de tirer l’épée, ni de prononcer le discours qu’on lui prête au camp de Tilbury, discours impossible
(9 août), puisque, tout danger étant passé et V Armada fuyant en pleine déroule vers l’Espagne, il eût été ridicule à la reine d’exhorter son armée à combattre, quand elle allait la licencier... L’îlc superbe respirait. L’orgueil britannique éclata par d’immenses acclamations triomphales dans tous les comtés, nulle part pourtant avec autant d’enthousiasme qu’à Tilbury, lorsque la reine, à cheval, vêtue d’un corselet d'acier brillant lacé sur une robe de velours, parcourut le camp, nu-tête, avec une attitude olympienne. Élisabeth, suivie d’un page qui portait son casque, accompagnée de deux favoris, Leicester général en chef, Essex général de la cavalerie, entourée de sa cour, applaudie unanimement et d’un élan merveilleux, saluait de la main droite qui tenait le bâton du commandement. Il y eut entre la reine, l’armée et le peuple, une de ces étreintes solennelles et profondes qui fixent dans un nœud indestructible la personnalité des nations.
La marine anglaise fut célébrée ce jour-là et tous les jours de cette année mémorable. On se racontait les incidents divers de cette campagne si courte et si surprenante. On remerciait Dieu de sa protection visible, la reine de sa prévoyance, les matelots, les amiraux et les lords de leur audace incroyable. Les journaux se rattachent à celte époque. On les créa pour entretenir le feu sacré du patriotisme dans toutes les classes, et pour satisfaire, par la périodicité, Tardent désir que chacun avait de nouvelles. Le premier numéro du Mercure anglais est du mois d’avril 1588. Le plus ancien numéro que Ton ait conservé de ce journal est du 27 juillet de la grande année de V Armada. Tout voyageur peut le voir encore dans sa teinte vénérable au Muséum britannique.
Les défauts de la presse à son origine étaient la timidité, la flatterie, le laconisme ou plutôt la sécheresse. Les conversations alimentées par une feuille à peu près quotidienne suppléaient aux lacunes, aux imperfections du journalisme. On s’interrogeait et on se répondait sur les faits et sur les hommes.