LIVRE VI
Mille bruits circulaient dont plusieurs étaient accueillis et d’autres rejetés. L’esprit d’équité et de critique s’introduisait avec la liberté dans les mœurs anglaises. On s’inquiéta beaucoup des particularités relatives à cette immortelle campagne et à. tous ceux qui s’v distinguèrent.
Françis Drake apparaissait comme le démon de la mer, et ce terrible aventurier était dès lors une légende. Il avait tous les éléments à sa disposition. Le peuple ne se doutait pas de la supériorité vraie de Drake. 11 se plaisait à le douer d’attributs étranges, mystérieux, plutôt que de chercher le miracle où il était : dans l’inspiration rapide, dans la volonté inébranlable, dans la fougue patiente de ce héros de toute pièce.
On vantait la science de Frobisher qui calculait toujours juste au milieu de la mitraille et de l’orage. On exaltait la robuste gaieté du vieux John Hawkins, le pilote infaillible, qui pour l’unique fois de sa vie peut-être n’avait eu que des pensées de gloire et pas un instinct de piraterie. On louait sans mesure le lord amiral Charles Howard dont le bon sens exquis, le courage chevaleresque et la docilité sublime avaient fait de l’expérience des autres dans ces grands jours sa propre expérience. Sa libéralité n’avait pas moins éclaté au début que ses ressources à la fin de ce mois incomparable (juillet 1588). J 'Armada, lorsqu’elle fut retenue par des avaries à la Corogne, ayant été crue anéantie, Élisabeth parcimonieuse jusque dans cette occasion décisive ordonna sur-le-champ par un message à l’amiral de désarmer les cinq plus grands vaisseaux de la flotte, le Triomphe, l’ Ours-Blanc, l’ Élisabeth, Jonas et la Victoire. Charles Howard réfléchit un instant, déchira le pli ministériel, et se tut, résolu de garder les navires à ses frais, plutôt que de compromettre le salut de l’Angleterre en s’affaiblissant follement. Quelque temps après (12 juillet), lorsque par un vent du sud-ouest Y Armada eut quitté la Corogne et qu’elle fendit majestueusement la Manche (19 juillet), sous la forme d’un croissant dont les extrémités embrassaient plu-
HISTOIRE d'ÉLISAUETH D’ ANGLETERRE
sieurs milles, Charles Howard se réjouit de sa prévision, et plus tard lord Burlcigh l’en félicita dans une séance du conseil des ministres.
On lui rendait hommage dans le public, et on ne ménageait pas non plus la popularité aux héroïques volontaires qui, du 20 au 31 juillet, se signalèrent par des exploits individuels perdus dans le grand exploit collectif de l’Angleterre contre l’Espagne, exploit qui fit prendre au duc de Médina la route de la Biscaye par le nord de l’Ecosse et de l’Irlande, exploit qui fut celui d’une race contre une race, d’une idée contre une idée, du protestantisme contre le catholicisme, de l’avenir contre le passé, oui, de l’avenir, car toujours l’instinct de l’avenir est la plus noble force du présent. Ces actions particulières engouffrées dans les annales universelles, les contemporains ne les négligeaient pas et chaque héros avait son Homère ou son Tacite. On nommait entre autres George Clifford qui fit sombrer deux navires, Henri de Northumberland qui s’empara d’un galion, Thomas et même Robert Cecil qui se comportèrent en vaillants réformés et patriotes qu’ils étaient : on citait Oxford qui brûla deux frégates, Charles Blount qui prit une caraque, et W alter Raleigh qui coula un vaisseau dans une attaque acharnée. Ces deux derniers, Charles Blount et W alter Raleigh. étaient des favoris de la reine, non moins que Leicester, I laiton et Essex. Elisabeth en avait donc cinq alors, deux sur mer et trois sur terre. Le plus glorieux de tous, Raleigh, ne fit pas seulement de grandes choses, il en écrivit de pathétiques. Un galion espagnol, par exemple, sombra dans un combat terrible. Le capitaine ayant parlé de se rendre, son lieutenant le tua d’un coup de pistolet d’abordage et il fut lui-même aussitôt poignardé par le frère du capitaine. C’est au milieu de ces meurtres que le galion enfonça. Deux matelot» échappés aux vagues, au feu et à l’acier, retracèrent cette scène sanglante à Raleigh.
Lui et tous les autres furent remerciés de la part d’Elisa-