CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. 2il
surprise et même avec un certain sourire les indigènes qualifier le saint de soldat et de chevalier, dans les prières qu'ils lui adressaient pour le succès des armes chrétiennes, pensant que de telles épithètes ne pouvaient convenir à un apôtre. Or, une nuit qu'il était à sa place accoutumée , veillant et priant, voilà que, subitement ravi en extase, l'apôtre Jacques lui apparut en habit militaire, tenant des clés à la main, et, d'un ton et d'un air également délibérés : — « Hier, lui dit-il, tournant en raillerie les pieux désirs de ceux qui m'adressaient des prières , tu croyais et disais que je n'avais jamais été guerrier ni vaillant : qu'en dis-tu? » Et là-dessus un cheval de grande stature et tout resplendissant d'une blancheur de neige, ayant été amené devant les portes de l'église qu'il éclairait dans toutes ses parties, l'apôtre y monta, et, montrant les clés qu'il tenait à la main, apprit à notre Grec qu'avec ces clés le roi Ferdinand entrerait le lendemain matin , à la troisième heure du jour (neuf heures du matin), dans la cité de Coïmbre. Le lendemain, qui était un dimanche, aux premières clartés du jour, le pèlerin , tout étonné de sa vision , assembla les prêtres et les principaux de la ville, et leur raconta la chose dans tous ses détails, et qu'à l'heure même où il parlait, le roi Ferdinand était entré dans Coïmbre. Les prêtres et les chefs, ayant pris note de cela, expédièrent en toute hâte des députés vers le camp du roi pour s'assurer de la vérité, et savoir si cette vision procédait en effet de Dieu. Or, les députés, arrivés à Coïmbre, trouvèrent que les choses s'étaient exactement passées comme l'apôtre Jacques de Coin postelle l'avait révélé au pèlerin, et que le roi était effectivement entré dans la place au jour et à l'heure dits1. — Si un
t Monarh. Sileos. Cbr., nom. 90. — J'ai conservé au récit qu'on vient de lire le caractère qu'il a dans l'original. C'est ainsi que les Espagnols, vivant dans des guerres perpétuelles avec les Arabes, avaient fait du paisible pécheur Iakoub Zébédci un guerrier el un matamore fmala-moros, tue-Maures).
diplôme du roi Ferdinand, publié parSandoval, est authentique, quoique 8a date et quelques autres circonstances lui donnent un air un peu suspect, les moines de Lorvau auraient beaucoup contribué à la prise de Goïmbrc, en engageant le roi à persévérer au siège de la place, et en lui fournissant des vivres en abondance au moment où faute de subsistance il se disposait à le lever1.
Le roi remit le gouvernement de la nouvelle conquête, ainsi que de toutes les terres dont elle entraîna la soumission au sud du Mondego, à un haut et puissant personnage qui nous apparaît avec un caractère singulier, et dont la biographie, mieux connue, éclairerait bien des points restés obscurs des relations des chrétiens avec les Arabes à cette époque. Malheureusement on n'a sur lui que quelques vagues notices. Ce personnage s'appelait Sisenand. Son pouvoir s'étendait, à ce qu'il semble, de l'un et de l'autre coté du Mondego, sur toute cette partie de la Beira que les Portugais appellent Gomarca de Coïmbra, comprenant tout le fertile territoire qu'arrosent vers le nord les rios Frio et Girào , et vers le sud l'Alba , le Ceyra, le Deuza et le Soure, territoire qui embrassait alors, ce semble, partie des districts actuels d'Âveiro et d'Ârganil vers le nord et vers l'est , et partie du district de Leira vers le sud, confinant par là à l'Estramadoure portugaise.
Il n'y eut dès lors plus de Musulmans dans la portion supérieure du Portugal touchant à la Galice; Ferdinand les contraignit tous à passer le Mondego2; mais il les admit, selon toute apparence, à habiter sous certaines conditions les terres de la juridiction de Coïmbre au sud du fleuve ; et ce fut Sisenand qu'il chargea particulièrement du soin de les gouverner. Sisenand parlait leur langue, connaissait leurs mœurs et leur
* Voyez Sandof al, Hiat. del rey Fernando el Hagno.
2 Eipulsa ilaque de Portncale Haurorum rabie, omnes ultra fluvium Mondego, qui ulramque à Gatlccia séparât provinciam, Fernando! rex ire cogii ( Uonacb. Si lent. Cbr., num. 99).