CHAPITRE VCTGT-CINQU1ÈME
purent se rallier ni même user de leurs armes, dont leurs ennemis ne leur donnèrent pas le temps de se saisir. La plupart furent égorgés, quelques-uns prirent la fuite; de ce nombre fut Alfonse qui, comme on l a vu déjà, fut pris dans l'église de Sainte-Marie de Carrion et conduit captif à Burgos1. Ce succès inattendu fut particulièrement dû, de l'aveu des deux historiens , aux conseils et à l'intervention de Boderich de Bivar le Cid Campeador.
C'est la première mention que l'histoire fasse du Cid , et , dans les termes qu'on vient de voir , cette mention est acceptable. Mais il n'en est pas de même de ce que les historiens espagnols ajoutent , savoir : que treize chevaliers léonais, s étant jetés en désespérés au milieu des Castillans, étaient parvenus à se saisir de don Sancho qu'ils emmenaient prisonnier , quand il fut délivré par le fameux Cid, qui combattit lui seul contre les treize chevaliers et les vainquit; c'est Jà une des mille fables du roman du Cid, qui, par son titre d'histoire, a induit en erreur presque tous ceux qui, en Europe, se sont occupés de l'histoire d'Espagne. Cette victoire signalée n'a point été remportée en 1070, comme le disent d'Hermilly et Ferreras, ni en 1072, comme le prétendent d'autres auteurs d'après la chronique de Cardena,qui en cela se trompe, mais bien le 15 juillet 1071, date qui non-seulement se trouve dans les Annales Complutenses écrites par un auteur de ce siècle , mais qui est encore celle de tous les diplômes. Les Annales de Tolède mentionnent aussi cette même année, quoiqu'elles ne parlent que d'une seule bataille, confondant sans doute la seconde de Golpejare avec la première de Llantada.
Maître d' Alfonse captif à Burgos, Sancho marcha incontinent lui-même avec son armée victorieuse sur Léon, pour y
1 Re* eliam Aldcfonsus capilur in ccclesia Beala; Virginia qua Ml in pra>sidio Carrionis, et Btirgis dociiur caplj? aiu«.
318 mSTOiïlE D' ESPAGNE.
prendre possession du royaume de son frère. L'histoire ce dit point si les Léonais firent difficulté de l'y recevoir. Rien n'indique toutefois qu'il ait du employer la force pour pénétrer dans la capitale des états de son frère. Le comte Pierre Ansurez, agissant au nom et par le conseil d'Urraca, persuada cependant à Sancbo de délivrer Alfonse, à la condition que celui-ci revêtirait l"habit monacal; ce qu Alfonse lit, non volontairement , mais par crainte, au monastère des saints Facund et Primitif de Sahagun1. Mais bientôt, à la suggestion d'Urraca et par les soins de Pierre Ansurez, if s'en échappa travesti, et gagna facilement la ville mosarabe par excellence, la royale Tolède, où Yahya El Mamoun, qui y commandait pour lors, le reçut à bras ouverts. Il y resta un an environ, et, dans cet intervalle, il se lia d une étroite amitié avec l'émir arabe, qui le traita et l'aima comme on fils (et Almemon in eo gratias tôt invenit, nous dit Boderich de Tolède, quod eum quasi fi Hum diligebat). El Mamoun était un émir lettré et plein de courtoisie. Dès qu'Alfonse fut arrivé près de lui, il y fut non-seulement en sûreté, mats encore entouré de tout ce qui orne la vie et la rend agréape. El Mamoun le logea dans son palais, et, pendant neuf moi>, le vit et s'entretint tous les jours de longues heures avec lui : il lui fit bâtir mùme tout exprès, dit-on , une maison de campagne hors des murs, afin qu'il pût y habiter commodément et s'y distraire, loin du tumulte de la ville, avec ses chrétieus , et lui donna la jouissance de ses propres jardins royaux8.
1 Tandem procurante Petro Assurii comité cum consilio Urraec tororit fa condition»; educilur, ul in monaslerio aanctorum Facundi cl Primilm uiunad.jii
habilu vcslirelur. Cumquc boc totum Rex Suucius acceplaasel, Eex Aldcfonjus non proposito sed timoré sampsit habitum monacbalem.
2 El rex Toletî interposilo juramenlo securilalis sibi paoslilit caulioncm, et in ipso au io regio domos , el inamionem congruam fabricatil, al rex Aldefon^* extra slrepiluiu citilalis cum suit cbrUlianis commodius babilarel, el juin régale virid.irium, ni recreationcm rccipercl quando teHel.
CllAPiifiK VhNGTH il:,IL'. 31!)
Suivant les historiens espagnols, A'fonsc parcourut d^s lors et étudia topographiquemcnl la vieille cité, comme s'il eût forme le projet de la conquérir uu jour; mais c'est là uue de ces façons d'interpréter les é y eue mens après coup qui ne souffrent pas le moindre examen. Sans doute le séjour d'Alfonse à Tolède, la connaissance que, sans y songer, il y acquit des lieux, contribuèrent par la suite à faciliter sa grande entreprise; mais tout prouve qu'il y fut fatalement conduit sans préméditation et par la seule force des choses. Rodcrich de Tolède nous donne toutefois quelques détails précieux sur le séjour d'Alfonse à Tolède, et nous le suivrons volontiers en ceci. Alfonsc avait auprès de lui, à ce qu'il nous apprend, Pierre Ansurez, Gonçalo Ansurez et Ferdinand Ansurez, trois frères, nobles et fidèles serviteurs d'Urraca, et que sa tendresse vigilante avait placés près de son frère bien-aimé. Alfonse faisait avec eux la guerre contre les rois arabes ennemis d'El Mdmoun, et en temps de paix se livrait au plaisir de la chasse sur les moutagnes et le long des rives des fleuves voisins l. Ce fut dans une de ces courses chasseresses, au nord-est de Tolède, qu'eut lieu une scène tant soit peu romanesque , au récit de laquelle Rodcrich a consacré tout un chapitre a. On raconte qu'en ce temps, dit-il, au milieu de bois épais qu'entretenait la fraîcheur des eaux, les rives de la Tévinia (ancien nom de la Tajuna) étaient peuplées d'ours, de sangliers et d'autres animaux3. Alfonse, ayant une fois remonté la vallée du fleuve, arriva au lieu appelé maintenant Brioca,
1 Ipse vero pro Almemone contra vicinos reges Arabum bella militer exercebai, cl paris lompore per monta na cl ripas flaminum Yenalioaibus inlcnJebai.
2 Le xvii" du vi° line , sous ee titre : de Venationibut et Pronusticis Aide- [ami.
3 La Tojuûa, comme on sait, prend sa source dans la sierra de Solorio, aux confins des territoires de Maranchon , Gares et Cirneloi, dans la province de Gnadalajara, passe par Anguita , Corrcs, Monades , Brihuega, Vatfermoso , Loranca de Tajuna, à l'ouest do Mondcjar, baigne le territoire do Pcrales et de Morata, et, unie à rilcnarés,Ta mêler ses eaux, & deux lieues environ de dif» Jauce, i celle# du Jaruna, au-dessous de Bjvona.
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continue Roderich de Tolède , aujourd'hui Bribuega , lieu qui lui parut des plus tranquilles. Ce n'était plus alors qu'un château de peu d'importance; mais la beauté du lieu, l'abondance de gibier qu'offraient les bois voisins, tout ayant plu à Alfonse, de retour à Tolède, il le demanda au roi et en obtint la concession ; il y établit d'abord des montagnards et des chasseurs chrétiens, de telle sorte que le lieu demeura, de l'aveu d'El Màmoun, soumis à son autorité. La petite colonie de chrétiens habiles à chasser et à manier l'arc qu'il établit là y fit bientôt souche, et y demeura jusqu'au temps de Jean, troisième archevêque de Tolède, qui en augmenta les habitans. et lui adjoignit le hameau de la paroisse de Saint-Pierre en guise de faubourg, vers le milieu du siècle suivant.
Brihuega, l'ancienne Centobriga des Celto-Romains, la Brioca de Roderich, est aujourd'hui une des principales villes de l'Alcarria, située au penchant d'une colline élevée exposée à l'est et au midi. Les rues en sont étroites et pavées d'une pierre ronde que les habitons appellent Guijarro, sans se douter peut-être que c'est là une corruption pure et simple du mot arabe pierre, hidjara. Les sources d'eaux vi?es y abondent, y coulent et l'arrosent en tous sens, et se réunissant au pied de la colline sur laquelle est bâtie la ville, y forment un fort ruisseau qui va se jeter dans la Tajuûa à peu de distance, après avoir fertilisé la vallée et la véga voisines, toutes semées de beaux jardins et de moulins à farine. Alfonse VI céda Brihuega à l'église de Tolède après la conquête, et elle dut, comme nous l'avons dit plus haut, son agrandissement et plusieurs des édifices qu'on y remarque encore, à l'archevêque de Tolède, Jean, second successeur de Bernard, qui s'attacha à l'embellir dès l'année 1 157. Brihuega releva du siège épiscopal de Tolède, et ne passa que longtemps après de la juridiction ecclésiastique sous la juridiction royale1.
i Brihoegâ eit célèbre dans l'histoire d'Efprçoe, ei eo particulier dans celle