CHAPITRE DIX -HUITIÈME
un juste et tardif châtiment de ses perfidies. Telle n'est point, comme on vient de le voir, l'opinion de Fauteur arabe traduit par Conde; encore moins est-ce celle d'El Makkary, d'Ebn el Kateb, d'Ebn ei Abbàr et d'Homaydy : tous parlent de Wadhah en termes qui ne justifient nullement l'opinion des historiens auxquels nous faisons allusion. Hescham, dont l'énergie maladive et nouvelle venait de frapper le vieux serviteur à qui il était redevable de la vie, se montra heureux dans le choix du successeur qu'il lui donna; il nomma à la place de Wadhah Hhayran, autre Slave, guerrier plein de valeur et de prudence, et le plus propre à sauver Hescham, si sa fortune, dit l'écrivain fataliste, n'eût pas été dès lors arrivée à son dernier terme. Hhavran était d'entre les Slaves ahmerides, continue cet écrivain, et un de ceux à qui Wadhah avait fait donner des lieutenances perpétuelles; il avait été confirmé dans la sienne (le gouvernement d'Almeria) par Hescham, et il fut le dernier qui le servit. Son avènement en qualité de hadjeb fut salué par Al Ghasémah, femme poète de Badjéna, qui composa une longue kassideh en vers élégans et pleins d'images à la louange de Hhayran, son saheb1. Il était bon et généreux, et il parvint à arrêter quelques ordres tyranniques émanés du khalife, qui, se défiant de tout, ne permettait aux habitans deCordoue de se réunir que dans les mosquées, et soupçonnait des conjurations jusque dans les plus innocentes maghlisas littéraires. Cette oppression publique et le mécontentement général étaient favorables à Souleïman, déjà maitre de Zahra, devenue son quartier général, et où ses nouveaux alliés venaient chaque jour le rejoindre avec les renforts qu'ils lui amenaient; il mit un siège rigoureux devant la ville, et l'investit dans tous les sens. Hhayran, effrayé des mouvemens de l'ennemi, à la vue des nombreuses bannières et des camps qui s'élevaient tout autour de Cordoue, fit néanmoins bonne
■ Al Ghasémah était originaire d'Aimérie.
contenance, et encouragea les Slaves, la garde andalonse et les habitans à défendre la place avec vigueur; mais ses discours firent peu d'effet. Pour lui, il résolut de faire bravement son devoir, quoi qu'il en dût advenir; et il combattit vigoureusement, quoique sans espoir; car on ne conserve pas une cité qui ne veut pas se garder, ou que l'excès des maux publics a conduite à désirer elle-même d'être prise. Pendant que Hhayran combattait avec ses gardes pour repousser les Africains qui comblaient le fossé vers la porte orientale, il arriva que les mécontens de la ville attaquèrent, dans la ville même, les troupes fidèles qui défendaient la seconde porte On avertit Hhayran de ce mouvement, et il fut obligé d'accourir pour arrêter ce dangereux désordre et réprimer les mutins. Mais, lorsque Hhayran arriva, ceux-ci avaient déjà donné entrée aux ennemis. Sans perdre courage, il courut avec les troupes et les habitans fidèles vers l'alcaçar qu'habitait Hescham, et où cherchaient à pénétrer les troupes de Souleïman; il les attaqua, et maintint le combat devant l'alcaçar pendant une grande partie de la journée; mais, vers le soir, il tomba blessé au premier rang des Slaves et des Arabes andalous de noble race, qui, s'appelant eux-mêmes les défenseurs, se firent tous tuer jusqu'au dernier aux portes mêmes du palais du khalife. Les ennemis s'emparèrent aussitôt des tours et des remparts de la ville, et Souleïman y entra cette nuit-là même. Tous les postes fortifiés, les principaux édifices furent pris à l'instant et gardés par les Africains. Pendant trois jours ils livrèrent la ville au pillage et en massacrèrent les principaux habitans sans épargner personne d'aucun parti. Le docte et élégant orateur Mohammed Kasem el Hàlaty fut inhumainement égorgé dans sa propre maison; Khalaf ben Salémah ben Kharmis de Cordoue, l'un des odules ou jurés de la cité, fut également tué chez lui, et enterré sans cortège ni prières dans la Makbora d'Ebn Abbas. Le premier de ces trois jours fut mis en pièces dans sa