CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
le désert. Ces Nègres étaient anciennement chrétiens ; mais, par leur habitation parmi les Berbers, par les malheurs et les violences de la guerre, ou par quelque autre cause qu'on ignore, ils avaient perdu leur religion *. Une partie des Nègres qu'il se procurait de cette manière était envoyée et échangée en Espagne contre de jeunes captifs chrétiens, dont Youssouf avait aussi formé un corps qu'il envoyait stationner tons les ans dans certains cantonnemens de l'Atlas, où ils laissèrent des traces manifestes de leur séjour* .
Comme tous les hommes à qui il a été donné d'accomplir de grandes choses par la guerre, Youssouf était adoré de ses soldats. Sa façon d'agir envers eux était l'objet de toutes les conversations au camp d'Àbou Bekr. Il était libéral et affable à leur égard, les comblait de largesses, de vestes d'honneur, de chevaux, d'armes, de riches vètemens et d'esclaves. Tous, dit l'auteur arabe, arrivaient au camp en faisant son éloge et en portant ses qualités jusqu'aux nues. Abou Bekr, ayant reconnu par toutes ces choses qu'il lui serait impossible de recouvrer son ancienne puissance dans le Maghreb, et que la maladie du règne chez son cousin Youssouf était sans remède, prit son parti résolument, et, ne pouvant déposséder Youssouf, battit en retraite devant lui avec tous les honneurs de la guerre. D dissimula son dépit, et écrivit à Youssouf pour lui demander une entrevue. Le jour fixé étant arrivé, Youssouf partit de Marok avec un nombreux et brillant cortège d'esclaves et de serviteurs montés sur les plus beaux chevaux et couverts de vètemens splendides. Il rencontra son cousin à moitié chemin entre Aghmat et Marok, c'est-à-dire à une distance de sept milles et demi environ; car il y en a
1 Vahjaben Ibrahim, c. 52. — C'est la an renseignement précieux et bon à recueillir ponr l'histoire i faire do christianisme en Afrique.
2 Voir ei-aprèa , t. vi, p. il, ce que nous rapportons de cea troqpes chrétiennes et d'un effet naturel de lew séjour à la montagne, d'sprêi le Kamel-el- Tewarik.
quinze d'an lieu à l'autre1. Àbou Bekr salua son cousin qui était à cheval; c'était une politesse qu'il n'avait coutume de faire à personne. Ils mirent aussitôt tous deux pied à terre, et s'assirent ensemble sur le même bournous, ce qui fournit l'occasion d'appeler depuis cet endroit le bois du bournoqs*. Abou Bekr fut étonné de la majesté et de l'air de grandeur royale de son cousin; il admira la longue file de chameaux chargés qui l'accompagnaient, la disposition de ses tentes, sa cavalerie noire, et ses chevaliers chrétiens bardés , de fer à reuropéenne.Les Sanhadjahs à pied d'Abou Bekr, accoutumés à ne monter que le meherry pour franchir en peu de temps les distances, eussent combattu à regret leurs frères à cheval de l'armée de Youssouf . Abou Bekr sentit qu'il fallait s'exécuter sans marchander, et il abdiqua noblement. Les auteurs arabes rapportent le discours qu'il tint en cette occasion à Youssouf; il lui dit, suivant l'historien employé par Gonde : — « 0 mon frère Youssouf, car je te tiens pour te/, puisque tu es le fils de mon propre oncle et que notre parenté est si proche, je ne trouve personne qui puisse soutenir l'empire du Maghreb comme toi ; je dis mal, qui mérite comme toi d'être souverain de tout, car personne n'en a mieux le droit. Je ne puis en effet m'arrèter ici ; je dois retourner au désert et y demeurer. Mon arrivée n'a eu d'autre but que de te déclarer ma volonté et de te dire que tu es maître et seigneur de ces états, afin de m'en retourner ensuite satisfait au désert, demeure de nos frères et de nos aïeux.» Youssouf répondit à ce discours avec humilité et en le remerciant. Ils appelèrent en leur présence les scheiks de Lamtounah et tous les grands de l'empire, les walis et les
1 Conde dit neuf; mais nous soWons ÀboulTéda dont l'autorité nous parait préférable.
2 Zenbotadj al Bournous. Proprement zenboodj 'signifie un bois ou bouquet d'oliviers. — On appelle aussi le lien de l'entrevue de Youisouf et d'Abou Bekr, resté célèbre parmi les tribus du Maghreb, le monticule on le tertre blase (qonm el baïda) et le petit tertre (qoum el saghyrj.