CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
leurs murailles. Ces conseillers pensent peut-être que nous manquons de bon sens et que rien n'est changé , ni dans les hommes ni dans les délimitations des royaumes. Sans doute il y a eu entre nous, des traités pour que nous ne tournions pas nos armes l'un contre l'autre , et pour que je n'aide pas ceux de Tolède de mes forces et de mes conseils. Mais c'est ce dont je demande pardon à Dieu , ainsi que de ne m ètre pas opposé plus tôt à tes projets et à tes conquêtes , quoique , grâces à Dieu , toute la peine de notre faute personnellement ne consiste jusqu'à présent que dans les vaines paroles dont tu nous insultes. Heureusement, elles ne donnent pas la mort, et j'espère en Dieu pour nous aider contre toi , et pour favoriser les courses de mes troupes, prêtes à entrer sur tes terres ; car Dieu favorise et soutient la véritable loi et dounc le salut à ceux qui reconnaissent la vérité , la suivent et s'éloignent de la fausseté et du mensonge. » En vers , il s'exprimait ainsi :
« L'abattement de l ame et la bassesse ne se logent point en un cœur généreux ; il ne sied pas , et le cœur ne souffre point, quelque lien , quelque parente qui nous lie, que nous craignions les vaines menaces de ton orgueil , comme un vil esclave craint la fureur de son maître irrité. La crainte est honteuse et vile ; à la vile canaille convient la frayeur ; et si par malheur un jour je t'offris un tribut forcé , n'attends désormais de moi que rude guerre, cruelles batailles, sanglans assauts de jour et de nuit, sans relâche et sans ûn ; ravages, désolations, à feu et à sang. Nous ne préparons pas d'autres présens pour ton pays , au lieu d'or et d'argent. Plus puissant et plus grand est l'éternel Dieu qui a créé le ciel et la terre , et que j'adore , que la croix que tu adores et que tu montres sur tes armes et tes étendards ; et je mets ma confiance en lui. Arme-toi donc , prépare- toi à la bataille ; car je t'appelle et te défie injurieusement. Le soleil éclipsé par des nuages sombres baigne sa face de larmes de sang. Entre
nous la guerre et la mort seules interviendront désormais l'effroi dans toute l'Espagne. Notre patience s'est lassée ; les coups redoublés de l'oppression ont fait jaillir les étincelles du feu d'une guerre opiniâtre, dans la sombre obscurité et la confusion de l'aveugle discorde. Apprête-toi donc! Les épées sont tirées du fourreau et brillent aux yeux ; nos lances sont prêtes à ge teindre du sang de tes soldats, et nous t'avons préparé un cruel repentir. »
Ceci se passait au commencement de l'an 1086, peu après le meurtre d'Ebn Omar el Mahry, par les conseils duquel Ebn Abêd avait donné sa fille à Alfonse, et qu'Ebn Abêd avait tué de sa propre main dans sa prison, ainsi que nous l'avons dit plus haut 1 ; action qui, pour le dire en passant, témoigne de toute la violence de son caractère, et le fait légitimement soupçonner d'avoir trempé, au moins indirectement, dans le meurtre d'Ebn Ghaleb. Un document arabe va jusqu'à dire qu'il creva les yeux, de sa propre main, à l'envoyé d'AIfbnse ; que de la suite de celui-ci, qui se composait de trois cents hommes, trois seulement s'étaient échappés, et qu'on avait d'abord à demi assommé à coups de bâton, puis crucifié le malheureux juif 2 ; mais c'est là une relation qui parait moins vraisemblable que la première, surtout si l'on considère que la lettre d' Alfonse, en ce cas, eût respiré, selon toute apparence, une plus vive indignation. Quoi qu'il en soit, sans plus attendre, Ebn Abêd se tourna vers Youssouf et lui adressa un appel en termes qui témoignaient de son vif désir de le voir passer en Espagne. Sa lettre portait :
« A la présence du prince des Musulmans, appui de la foi, soutien de la véritable secte du Khalife, à l'imam des Musul-
1 p. 360. — Aboa Brkr Mohammed ben Omar ben Hostein el Mahry, né de
pareil» obscurs ( son pére était, dit-on, pécheur ), près de Silves, dans l'Ai Gharb, s'était attaché, jeune encore, au service des Bény Abêd, dès le teaps de l'expédition d'BI Motamed dans celte province, vers 446 (lOtfS).
2 Voyei dans M. Aschbach (Gescb. der Oinmajiaden).